Les dangers de la beauté excessive

À force de vouloir corriger ou “bien faire” pour sa peau, certaines routines beauté basculent dans l’excès et cessent d’être des soins pour devenir des agressions voire des obsessions. Derrière ces gestes répétés, censés améliorer l’apparence, se cachent parfois des travers bien réels. Le point.

Dans le domaine des soins cutanés, la frontière entre routine et excès devient de plus en plus floue. À force de gestes empilés et de produits multipliés, ce qui devait protéger la peau peut parfois finir par la fragiliser. Pour la dermatologue Selma Zaïd, tout repose sur une idée fausse largement répandue : “ne pas obéir au code skincare routine revient à voir sa peau, ses cheveux, ses ongles dépérir plus vite que prévu”, déplore-t-elle. Une logique qui pousse à multiplier les étapes, souvent au détriment du bon sens cutané. Or, rappelle-t-elle, la peau n’a pas besoin d’être sur-sollicitée pour rester en bonne santé. “Une routine raisonnable consiste à nettoyer son visage le soir avec un gel ou une mousse adaptée, puis à appliquer une crème hydratante. Le matin, de l’eau suffit souvent”, rappelle d’emblée la spécialiste. À vouloir tout appliquer, tout essayer et tout superposer, la peau finit parfois par saturer. Des produits mal choisis ou appliqués au mauvais moment peuvent également déséquilibrer l’épiderme et provoquer irritations, sensibilisation ou réactions inflammatoires. “Les sérums à base de vitamine A, de vitamine C ou d’acides de fruits ne conviennent pas à toutes les peaux ni à toutes les périodes de l’année”, souligne la dermatologue, ajoutant que la peau réagit vite à l’excès. “Trop se nettoyer le visage peut le rendre rêche, ce qui nécessitera davantage d’hydratation”, met-elle en garde, indiquant qu’un phénomène de peau réactive ou d’eczéma peut advenir.

Quand la peau dit stop

Ce déséquilibre n’apparaît jamais d’un coup. Il s’installe lentement, presque silencieusement, au fil de routines qui s’alourdissent. Nettoyages répétés, superposition de soins, exfoliations trop fréquentes : des gestes qui, pris isolément, semblent anodins mais qui, mis bout à bout, finissent par fragiliser la barrière cutanée. En consultation, la dermatologue observe de plus en plus de conséquences directes de ces excès. Certaines patientes consultent pour des marques apparues après des tentatives d’“amélioration”. “Elles viennent me voir pour des tâches au visage qu’elles n’auraient pas eues si elles n’avaient pas essayé des peelings dits légers ou des dermaroller, en vogue en ce moment”, a-t-elle constaté, pointant également du doigt la lumière pulsée ou la radiofréquence. “Lorsqu’ils sont réalisés sans indication précise, ces actes esthétiques non invasifs peuvent fragiliser davantage une peau déjà sensibilisée”, déplore-t-elle. “Le véritable problème réside dans la banalisation de gestes techniques qui ne bénéficient pas toujours d’un encadrement médical adapté.” Car s’ils ne nécessitent ni chirurgie ni anesthésie, ces traitements sont souvent perçus comme anodins. Une image trompeuse qui contribue à minimiser leurs effets potentiels sur la peau et à encourager leur recours sans réelle évaluation préalable. Du côté des injections, acide hyaluronique, skinboosters et autres bioremodelages, la logique reste la même : celle de la mesure. “La modération dans la quantité injectée doit être de mise”, appuie Selma Zaïd, car les transformations trop répétées, finissent par modifier les traits plutôt que les rafraîchir. “Alourdir des pommettes peut à terme peser sur les traits et entretenir un œdème”, illustre-t-elle. “Et là où l’on pensait rafraîchir, on enfle !”.

Quand l’image de soi devient une obsession

Dans certains cas, la quête de la perfection esthétique ne relève plus du simple souci d’apparence mais d’un trouble profond de la perception de soi. La psychiatre Pr. Nadia Kadiri décrit une souffrance qui s’installe insidieusement jusqu’à envahir le quotidien. “La dysmorphophobie, ou trouble dysmorphique corporel, est un trouble psychiatrique caractérisé par une préoccupation excessive concernant un ou plusieurs défauts physiques perçus, inexistants ou minimes pour l’entourage”, explique-t-elle. Ce décalage entre réalité et perception est au cœur du problème. Elle illustre ce mécanisme à travers le cas de Sarah, 24 ans, persuadée que son nez “est affreux” et “déforme complètement son visage”. Pourtant, “aucun défaut particulier n’est objectivé et son entourage la rassure régulièrement”, raconte-t-elle. Mais rien n’y fait. “Sarah passe plus de deux heures par jour à examiner son visage dans le miroir et multiplie les photos et les angles”, poursuit-elle. Les conséquences dépassent largement la sphère intime. Sur le plan social, la peur du regard des autres entraîne un retrait progressif: “refus d’être photographié ou filmé”, “évitement des sorties”, “isolement progressif”. Ce mécanisme crée un cercle vicieux. La psychiatre décrit des patients qui enchaînent les consultations esthétiques sans jamais être satisfaits. “Certaines personnes multiplient les interventions esthétiques dans l’espoir d’atteindre une apparence idéale, sans jamais ressentir de satisfaction durable”, appuie-t-elle. Même lorsque le résultat est objectivement réussi, l’insatisfaction persiste. Dans certains cas, le trouble s’inscrit dans un ensemble plus large : troubles anxieux, dépression, troubles obsessionnels compulsifs ou troubles du comportement alimentaire. Néanmoins, il n’existe pas de profil unique, comme l’assure la psychiatre. Certains terrains sont plus vulnérables, notamment les adolescents et les jeunes adultes, les personnes à faible estime de soi, ou encore celles exposées à des expériences de rejet ou de moqueries. Ainsi, la quête esthétique peut devenir une bataille contre soi-même…

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