Sana Afouaiz : “l’oppression des femmes est une injustice qui perdure” (Interview)

Dans son livre “Invisible Women of the Middle East : True Stories”, la Marocaine Sana Afouaiz appelle à un soulèvement intellectuel contre le patriarcat. À 25 ans à peine, la fondatrice de Womenpreneur Initiative publie une série de témoignages de femmes de la région MENA parlant sans détour de l’oppression masculine dont elles ont été victimes. Sana Afouaiz sera par ailleurs présente le 7 février prochain à Casablanca à l'occasion de Womenpreneur Forum dont elle est l'initiatrice.

D’où vous est venue l’idée d’écrire ce livre ?
J’ai grandi à Agadir dans un environnement profondément conservateur au sein d’une famille de neuf enfants. Nous n’étions que des filles. Dès mon plus jeune âge, j’ai pris conscience de l’injustice infligée aux femmes de mon entourage. Ainsi, même si mes sœurs aînées avaient des rêves, elles devaient y renoncer pour un autre objectif: le mariage ! Plus grande, j’ai expliqué à ma mère que je ne comptais pas me marier mais me battre pour concrétiser mes projets. Je me suis alors plongée dans mes études et j’ai réussi à intégrer de très bonnes écoles. Ensuite, en 2016, j’ai monté Womenpreneur (voir encadré), une plateforme pour les femmes de la région MENA afin de les aider à renforcer leurs compétences. Puis en 2017, j’ai co-fondé Womenquake, un mouvement mondial qui examine de manière critique les croyances, les mythes et les idées autour du genre. Dans ma carrière et dans ma vie personnelle, j’ai inévitablement voyagé que ce soit en Afrique du Nord, au Moyen-Orient ou dans d’autres pays. J’ai rencontré de nombreuses femmes instruites, éduquées, féministes, analphabètes, rurales, et même des prostituées. Je les ai questionnées sur leur vie car j’étais curieuse de savoir si ailleurs, le poids du patriarcat était similaire. Ces discussions ont donné ce livre : une série de témoignages abordant différents thèmes comme l’honneur, la virginité, le sexe, le hijab, la prostitution, la religion, la liberté, et de manière générale, l’oppression. 

Pensez-vous réellement que les femmes de la région MENA vivent exactement le même niveau d’oppression ?
Le degré est différent, mais toutes ont été élevées dans l’ombre de “l’honneur”. Elles ont appris que leur corps appartenait à la famille, à la tribu, à la société, mais pas à elles. Elles ont aussi assimilé qu’elles devaient rester à la cuisine pour nourrir et servir le système patriarcal, en plus de s’efforcer d’être de bonnes épouses. Cet état d’esprit les a emprisonnées.

Dans votre livre, vous consacrez tout un chapitre à l’oppression des femmes sur d’autres femmes. Pour vous, oublierait-on que le système patriarcal peut transformer des femmes “prisonnières” en (futures) geôlières ?
On pense toujours que le patriarcat n’est porté que par les hommes, mais certaines femmes participent, elles-mêmes, à son maintien. Aujourd’hui encore, des femmes intellectuelles se croient moins douées que leurs homologues masculins ! C’est le fameux syndrome de l’imposteur. Dans notre région, cette conviction a été soufflée par la famille, la culture ou encore la communauté au sens large du terme. Ainsi, les femmes soutiennent, parfois sans s’en rendre compte, le système patriarcal, en plus de transmettre cette façon de penser aux générations futures. Par exemple, des femmes m’ont parlé de l’excision pour être “purifiées” comme leur ont assuré leur mère et grand-mère… Elles ne se posent aucune question. C’est très dangereux ! Elles reproduisent cette injustice sans réfléchir un instant. Pour moi, il est horrible d’apprendre aux femmes à douter d’elles-mêmes, de les réduire à quelques tâches et d’orienter leurs centres d’intérêts vers la servitude plutôt que de les pousser à s’épanouir.

Comment changer alors la mentalité notamment de ces femmes ?
Nous devons débattre librement de notre rôle, de notre impact, de nos actions au sein de nos sociétés. Osons nous demander : “Pourquoi est-ce que je fais ce que je fais ? Pourquoi je pense de cette manière ?”  Pour moi, notre liberté doit tout d’abord commencer dans notre tête. Brisons les idées reçues et les images assimilées depuis toujours. Et écoutons les femmes qui se battent pour un autre système comme l’auteure et la féministe égyptienne Nawal el Saadawi. Mais parler de la femme ne peut se faire qu’en évoquant aussi le rôle de l’homme. Il est impossible et impensable de séparer les deux. L’indépendance de l’un se fait avec l’autre. Pour le bien de nos sociétés, je crois fermement à une révolution des idées. Ne nous occupons pas que des symptômes apparents mais penchons-nous sur les causes profondes de la maladie. Ce qui est choquant et inquiétant également, c’est de se battre encore aujourd’hui pour des revendications portées par nos mères et grand-mères, alors que nous devrions garder toute notre énergie pour nous imposer dans la prochaine révolution numérique que promeut déjà, sans le dire explicitement, le sexisme !

Une phrase dans votre livre résume à la perfection l’oppression subie : “Un homme n’a rien à perdre parce que c’est un homme mais une femme a tout à perdre parce que c’est une femme”
Le fait d’être une femme dans le monde arabe et musulman ne diffère pas beaucoup de celui d’une femme ailleurs dans le monde. La différence réside qu’ici, une femme n’a aucun mot à dire puisque “notre valeur” et “notre avenir” ont été prédéfinis par la famille, la culture ou la société. Dès notre plus jeune âge, on nous a inculqué la différence entre “une bonne fille” et “une mauvaise fille”. Ainsi, “être une bonne fille” signifie l’acceptation, l’intégration alors qu’“être une mauvaise fille” ce serait le rejet, l’exclusion. Résultat : on nous impose de faire ce que l’on attend de nous. Bien entendu, ces limites, on ne les impose pas aux hommes !

Autre sujet traité longuement : la sexualité. Combattre le système patriarcat passe-t-il inévitablement par la sexualité ?
La sexualité des femmes est un outil puissant qu’utilise le patriarcat, comme le montre l’Histoire. Je me suis alors souvent demandée : pourquoi, dans certains pays, avons-nous toujours des lois qui permettent aux violeurs de se marier avec leurs victimes et d’éviter ainsi la prison ? Pourquoi hésitons-nous encore à adopter des lois sur le viol conjugal ? Pourquoi la femme est-elle obligée de prouver sa virginité à son futur mari ? Pourquoi censure-t-on l’éducation sexuelle des femmes ? Pourquoi censure-t-on le corps de la femme pour l’obliger à ne pas dépasser “certaines limites”? Pourquoi la femme ne peut-elle pas dans cette culture découvrir son corps et ses désirs ? Pour combattre un tel système, les femmes doivent se lancer et s’immiscer dans des débats qui concernent la sexualité. Elles doivent prendre le pouvoir de leur corps qui n’appartient qu’à elles, et non pas à la société. C’est la seule façon de combattre ce tabou qui est imposé dans nos sociétés pour nous contrôler.

À qui adressez-vous votre livre ?
Mon livre s’adresse à toutes les femmes et à tous les hommes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Comprendre l’histoire humaine est une étape importante pour préparer un avenir meilleur, non seulement pour les femmes mais pour l’ensemble de la société. Ce livre est tout bonnement un appel à une révolution des idées et des pensées.

Quels sont vos projets à venir ?
Je compte réaliser un documentaire vidéo dans la région MENA afin que les témoignages de ces femmes soient entendus par le plus grand nombre. Je vais également traduire en arabe “Invisible Women of the Middle East: True Stories”, et je suis en train de travailler sur mon deuxième livre dans lequel je donnerai une série de recommandations applicables par les gouvernements, la société civile, les chefs d’entreprises et les particuliers afin que nous rendions notre société égale ! 

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