Ramadan, le mois des paradoxes

Mois de jeûne, de prière, d'abstinence, de jeux de hasard, de consumérisme et de consommation de psychotropes, Ramadan est un moment de spiritualité mais aussi de toutes les contradictions.

A quelques minutes de l’appel à la prière, Casablanca est quasiment vide. Dans les rues de la métropole, il n’y a presque plus un chat. Pas une voiture, plus de tramway, les bus sont à l’arrêt. Seuls quelques adeptes d’activité physique de retour à la dernière minute, un piéton perdu, des livreurs pressés ou un taxi impatient, se précipitent sur les boulevards vides. Un silence impérieux règne. Pourtant, quelques heures auparavant, les rues de la ville blanche grouillaient de monde, et des embouteillages monstres bloquaient la circulation.

Peu avant l’appel à la prière d’Alichae, de longues marées humaines avancent, tapis de prière sous le bras, vers la mosquée. “Je ne prie que pendant le mois de Ramadan, que Dieu me pardonne. Ceci dit, je ne pourrai, pour rien au monde, rater les Tarawih surtout si la prière est guidée par l’imam Omar Al-Kazabri”, explique Salim qui s’empresse pour accéder au premier rang. Ces prières surérogatoires, spécifiques au mois sacré, rassemblant beaucoup de monde, marquent les soirées de ce mois béni. Elles ne sont pas obligatoires, mais les fidèles en font une priorité pendant Ramadan. Les Tarawih prennent fin. Toujours aussi pressé, Salim fonce vers son café préféré. En temps normal, ce restaurant-bar sert des boissons alcoolisées, interdites à la vente pendant le mois sacré. L’endroit s’est donc converti en salon de thé proposant à ses clients de la chicha et quelques jeux de cartes, le temps d’un mois. “Le Marocain peut parfaitement faire sa prière et prendre un apéro par la suite, consommer de la drogue ou aller voir une prostituée. Ce n’est pas de l’hypocrisie parce qu’il a toujours vécu dans des paradoxes”, explique Mohssine Benzakour, psychosociologue et professeur en psychologie sociale à l’université Hassan II de Casablanca.

Karaoké, poker, rami, chants et danse, l’ambiance festive du salon de thé laisse croire qu’on est bien loin d’une période de piété, d’abstinence et de spiritualité. En réalité, les habitudes adoptées pendant Ramadan peuvent avoir l’air paradoxales, une multitude de contrastes qui se recoupent et se confondent. Il y a une contradiction apparente entre piété et consumérisme, entre abstinence et abondance. Mais ce sont justement ces contrastes qui marquent, selon le professeur universitaire, la place toute particulière qu’occupe cette période sacrée de l’année au Maroc, et qui pimentent l’ambiance durant ce mois tout aussi festif. “Le mois de Ramadan ne diffère en rien des rituels, de la mentalité et de la surconsommation de l’Aïd Al Kabir et du rapport du Marocain avec le sacrifice, quitte à être dans le paradoxe d’accepter un crédit bancaire avec un intérêt pour s’offrir un mouton alors que c’est considéré comme étant proscrit par la religion”, argue Mohssine Benzakour.

Des rites “sacrés”

Dans les rues et les boulevards, l’ambiance est elle aussi particulièrement chaleureuse. Les cafés débordent de clients. Ceux proposant les formules de ftour de différentes gammes ne désemplissent que tard la nuit. Plats asiatiques, orientaux, européens, marocains, etc. il y en a pour tous les goûts. Pourtant, les propriétaires de cafés ne semblent pas se réjouir de ce changement des habitudes. “Devoir s’adapter au mois de Ramadan pénalise nombre de cafés, restaurants et métiers de bouche sauf ceux qui se spécialisent dans le ftour et qui bien sûr, ont un espace convivial. Tous les cafés ne possèdent pas de belles terrasses pour accueillir les clients”, avance Mohamed Elfane, vice-président de la Confédération marocaine des métiers de bouche (CMMB). Selon lui, la plupart des cafés ne font pendant ce mois sacré que 40 à 60% de leur chiffre d’affaires hors Ramadan.  Néanmoins, la modération n’est pas de mise lors de ce genre d’événements. Les familles qui se réunissent autour des buffets et tables de ftour pour savourer tous types de délices et de plats succulents, oublient qu’en surconsommant, on gaspille plus. “Les restaurateurs savent normalement gérer la nourriture. Lorsque les clients manquent à l’appel, les plats sont soit offerts aux plus démunis soit distribués aux associations. Il y a également ceux qui jettent la nourriture, mais la majorité ne suit pas cette règle, surtout en ce mois béni”, explique, de son côté, Noureddine El Harrak, président de l’Association nationale des propriétaires de cafés et de restaurants du Maroc.

Mais il n’y a pas que les cafés qui enregistrent une grande affluence pendant Ramadan. Des activités, comme les jeux du hasard fleurissent également. Dans certains cafés ou même dans la rue, plusieurs parieurs se réunissent autour de petites tables, s’adonnant à tous types de jeux d’argent. Certains d’entre eux sont des fervents parieurs des courses de chevaux, du Loto, etc., mais beaucoup sont des amateurs de ces jeux de hasard qui apparaissent occasionnellement au cours de Ramadan. Ces hommes, avec une assiduité de moines, se rencontrent tous les soirs après le ftour pour se livrer à leur jeu favori. Un rite sacré. “On commence à quatre. On joue à deux contre deux. On parie sur une tournée. Rien de bien compliqué. Qui perd paie”, raconte Khalid, un parieur. Les gagnants, quant à eux, joignent l’utile à l’agréable. Ils profitent des longues nuits du Ramadan pour s’adonner à une activité illégale qui peut leur rapporter gros, sous le couvert de simple jeu de cartes. “L’Islam ne nous autorise pas à parier mais c’est la seule partie de plaisir dont nous profitons en cette période”, poursuit Khalid, en tirant une bouffée de son joint.

C’est ainsi que les attitudes introverties se transforment en une gaieté extravertie. Le soir, on se rattrape. Les plaisirs charnels, sujets d’interdiction, ont une attraction plus forte pendant les soirs du Ramadan. L’augmentation de la consommation de drogues est notoire. Si certains arrêtent complètement la consommation de l’alcool, d’autres préfèrent le remplacer par différents psychotropes. L’abstinence, qui interdit trop de rapprochement entre hommes et femmes pendant la journée, semble disparaître complètement une fois la nuit tombée. “ Tout incite le Marocain à consommer et à surconsommer. C’est quelque chose qui s’impose à lui, surtout celui qui n’a toujours pas tranché dans ses convictions religieuses”, détaille Mohssine Benzakour. Peu de temps avant le lever du soleil, Casablanca est à nouveau calme. Les commerces sont fermés, et les rues désertées. Un silence assourdissant domine la ville. Seuls ceux qui se lèvent à la pointe du jour pour le shour, le petit-déjeuner consommé entre l’aube et l’aurore, animent ce moment de la journée. Et à quelques minutes de l’appel à la prière d’AlFajr, rares sont les fidèles qui se dirigent vers les mosquées. Cette prière n’a pas autant d’adeptes, bien qu’elle soit canonique et non surérogatoires comme les Tarawih. Un énième paradoxe !

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