Lalla Aicha El Bahria, la sainte marieuse

Niché entre l’Atlantique et le majestueux fleuve Oued Oum Rabii, le marabout de Lalla Aïcha El Bahria est un lieu de pèlerinage qui attire toujours autant de femmes célibataires en quête de maris. Le trouvent-elles vraiment en visitant le lieu ? Reportage.

à quelques minutes de la ville d’Azemmour, en prenant la route côtière de Casablanca, vous trouverez sur votre droite une pancarte portant l’inscription “Plage de Lalla Aïcha El Bahria”. C’est un petit passage caché, non loin de la plage de Sidi Bonaim, et qui mène directement vers la mer, la rive nord du fleuve d’Oum Errabii, mais aussi vers le marabout de Lalla Aïcha El Bahria. Ici, des centaines de jeunes filles viennent pour chercher le miracle d’un amour, d’un mariage, ou d’un enfant. Pour y accéder à partir d’Azemmour, une barque ou un tuk-tuk (sorte de tricycle motorisé servant de taxi et faisant le trajet d’Azemmour au mausolée) sont nécessaires. “Lalla Aïcha El Bahria est une sainte aux dons multiples. Elle peut à la fois “réunir les amoureux”, “marier les célibataires” et “guérir l’infertilité””, lance, les yeux pleins d’espoir, une femme venue visiter le sanctuaire.

Ce lieu de baignade et d’amour, entre mer et fleuve, incarne une symbolique particulièrement attachante, laissant croire que le sacré et le mystique y entretiennent une relation singulière.

La baraka de Lalla Aïcha

Le marabout de Lalla Aïcha El Bahria, caché par les dunes de sable, bercé par les vagues de l’Atlantique ainsi que par le cours d’eau d’Oued Oum Rabii, a tout d’une destination touristique de par son positionnement et son ambiance chaleureuse. Vue sur mer, cafés, restaurants, petits commerces, douches… tout semble à première vue normale. Pourtant, l’endroit est méchamment pollué par différents types de déchets tels que des sous-vêtements ou encore des peaux de bêtes. “Les gens laissent souvent ici un vêtement qui leur appartient après leur visite de Lalla Aïcha El Bahria pour se débarrasser de la tabâa (mauvais sort)”, lance une visiteuse qui désespère de se marier. “Il faut que tu mettes une pointe de henné dans la paume de ta main pour que la baraka (bénédiction) soit évoquée et tes vœux exaucés”, ajoute-t-elle, sourire aux lèvres.

Une fois l’entrée franchie, des majdoubines (littéralement possédés, ce sont des “personnes dépositaires” de la baraka) incitent les visiteurs à venir les voir après la ziyara (visite) de Lalla Aïcha El Bahria pour les aider à trouver chaussure à leurs pieds. Ces hommes et ces femmes travaillent ici. Certains disent avoir des dons pouvant accomplir des miracles, d’autres sont gardiens du marabout, du parking ou encore commerçants. “Je suis une majdouba. J’ai déjà soigné des femmes et des hommes infertiles et aidé plusieurs d’entre eux à trouver l’union qu’ils ont tant souhaitée. Il y a quarante années de cela, j’ai rêvé de Lalla Aïcha. Elle était d’une beauté absolue. Elle m’a conseillée de venir ici pour soigner les gens et d’en faire mon gagne-pain. J’ai effectivement fugué de ma ville natale et depuis, j’habite ici”, dit-elle.

En face, le mausolée se dresse. Il n’est pas très imposant mais planté comme une église, au milieu du village. Son mur, repeint récemment, se décline en blanc et en vert, même si bien souvent, il est totalement recouvert d’inscriptions de différents prénoms au henné. “Tiens, prend du henné et inscris sur le mur le nom de la personne que tu aimes pour qu’elle tombe profondément sous ton charme. Aie foi en la baraka de Lalla Aïcha. Salue son temple ainsi que celui de son amie enterrée près d’elle, fais une petite offrande et tu trouveras certainement l’amour après”, nous explique une vieille dame appelée la mqadma (gardienne du marabout), assise à côté du tombeau.

La construction est une petite salle d’une dizaine de mètres avec deux tombes au milieu : celle de Lalla Aïcha et celle de son amie Fatna Ben Taleb. Le mausolée est clôturé d’un mur d’un mètre et demi de haut avec à côté, deux petites pièces pour le bain, une pour les hommes et une autre pour les femmes.

En quête de solutions mystiques

Le rituel de la visite diffère selon la requête. Le rituel le plus important consiste à se baigner avec de l’eau salée tirée du puits de la sainte puis d’aller voir la mqadma qui prescrira le traitement en fonction du problème. Avant de s’en aller, la femme doit laisser des présents sur place et revenir avec des offrandes plus importantes si le vœu est exaucé. “Quand on est en manque de soutien et que nos repères rationnels et positifs au sens cartésien font défaut, on s’accroche au messianisme, aussi utopiste qu’il soit”, explique le sociologue Mohamed Serbouti. Il est alors tout à fait normal que des personnes continuent à croire en “l’extraordinaire”. Les croyances extraordinaires, estime cet expert, se mesurent dès lors à l’aune de la force et des survivances des croyances théologiques et métaphysiques. “Si une importante partie de la société peine à se débarrasser de ces croyances en dépit de tout, c’est parce que c’est incrusté dans les comportements”, poursuit Mohamed Serbouti.

En effet, depuis la nuit des temps, l’être humain croit en l’extraordinaire. Son système limbique, appelé également cerveau émotionnel, lui a souvent joué des tours. Car lorsqu’on est dans l’émotion, on manque de discernement, et la voie est ouverte à tous les possibles, y compris à l’extraordinaire. “Les gens qui se rendent dans ce genre d’endroits appartiennent à toutes les franges sociales. Ils portent en eux un bagage ainsi que plusieurs références historico-sociales”, fait savoir Abderrahim Anbi, sociologue et professeur universitaire.

“Nous parlons souvent de changements en oubliant la continuité qui est plus primordiale. En 2023, la religion est toujours bien présente dans nos vies et nous n’avons pas pour autant délaissé notre culture et nos traditions. Les marabouts et les zaouïas en font partie”, détaille le sociologue. Dans ce sens, la visite des marabouts constitue, pour la personne désespérée ou dans le besoin, une bouée de sauvetage, l’occasion de croire en l’extraordinaire. Cette attitude n’est pas tributaire du statut social de l’individu, mais plutôt de son degré de socialisation.

L’extraordinaire, faut-il le rappeler, fascine les gens aux quatre coins du monde. De plus en plus de  cartomanciennes, de voyantes et de sites en lignes en tirent de bonnes affaires. Mais face à l’engouement que suscitent ces lieux, plusieurs questions se posent. En ayant la foi, notre cerveau attire-t-il réellement les choses que nous souhaitons? “Lorsqu’on est convaincu de la sainteté d’un lieu ou de la baraka d’un marabout, on lie systématiquement tout ce qui nous arrive dans la vie à la baraka ou à la karma du lieu saint. Il est plus simple de dire qu’un élément supérieur régit nos vies au lieu de dire que nous sommes les principaux responsables de ce qui nous arrive”, précise Dr. Imane Kendili, psychiatre. Pour cette experte en addictologie, les femmes sont plus nombreuses à chercher le mariage auprès des marabouts que les hommes. “Ces derniers s’y rendent aussi, mais rarement pour trouver l’amour ou encore le mariage”, rappelle la psychologue.

Le sociologue Pierre Bourdieu l’avait tout aussi affirmé. Selon lui, ce sont les femmes qui s’adonnent à ces pratiques par “habitus”, car ce sont elles qui subissent les réprimandes, les conflits et les incohérences conjugales. “Rechercher l’amour ou le mariage, bien que ce soit deux choses différentes, dans de tels endroits est un fait ancestral qu’on a hérité de la période antéislamique. Et dans une société comme la nôtre, la femme ressent avec acuité ce besoin identitaire de se marier. Le mariage reste, qu’on le veuille ou non, une étiquette que la femme marocaine cherche consciemment ou inconsciemment. Nous ne sommes pas encore au détachement par rapport à cette valeur du mariage”, ajoute Imane Kendili.

Tiraillées entre des traditions ancrées et un lent changement des mentalités, une bonne partie des femmes marocaines se trouve confrontée au dilemme de trouver un mari coûte-que-coûte. La société marocaine tolère malheureusement toujours très mal le long célibat des femmes. “L’amour ou le compagnon idéal sont-ils vraiment réels s’ils arrivent grâce à un talisman ou une baraka ? La femme marocaine doit savoir qu’elle mérite l’amour, le vrai. Elle doit être fière de ce qu’elle est devenue et de ce qu’elle a accompli au fil des années. La Marocaine mérite l’amour, et celui-là ne doit pas venir forcément en visitant ce genre de lieux”, conclut la psychiatre. Pour autant, l’engouement pour la baraka de Lalla Aïcha El Bahria n’en finit pas d’attirer les visiteuses, avides de trouver l’âme sœur.

Lalla Aïcha El Bahria, un personnage réel ou un mythe ?

Le mystère autour de Lalla Aïcha El Bahria reste entier. Selon la légende, elle serait venue de Bagdad jusqu’au Maroc pour rencontrer son amant à Azemmour, un Cheikh Senhaji appelé communément Moulay Bouchaïb Reddad. Ce dernier aurait vécu entre la fin de l’époque almoravide et le début de celle des almohades vers 1165, lorsque la ville d’Azemmour constituait l’un des pôles soufis les plus célèbres de l’histoire Maroc.

Moulay Bouchaïb qui aurait pratiqué l’ascèse en Irak alors qu’il poursuivait des études sur les principes de la loi islamique, est tombé amoureux de Lalla Aïcha. Ils se seraient donc attachés l’un à l’autre jusqu’à la folie, mais leurs deux familles, selon la légende, ont refusé leur mariage. Le choc aurait été fort pour Moulay Bouchaib au point de le pousser à quitter l’Irak et revenir, très déçu, à Azemmour. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il siège de l’autre côté de la bourgade et qu’il ne peut aucunement rejoindre sa bien-aimée. Bravant tous les interdits, Lalla Aïcha aurait quitté son pays pour rejoindre son bien-aimé mais mourut noyée dans l’embouchure de l’Oued Oum Errabii. Dévasté par sa mort tragique, Moulay Bouchaïb mourut lui aussi célibataire, sans jamais se marier.

Cette légende est aussi l’histoire d’une femme qui s’est rebellée contre les coutumes et les traditions pour répondre à l’appel de l’amour. Sa force et son courage ont fait d’elle une légende jusqu’à ce qu’on la confonde avec Aïcha Kandicha. Sa tombe et celle de Moulay Bouchaib se sont transformées en sanctuaires pour ceux qui recherchent l’amour, le mariage et enfants.

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