Lorsqu’un homme devient père, il est rare qu’on imagine sa carrière affectée. Lorsqu’une femme devient mère, l’idée qu’elle soit moins disponible, moins investie ou moins mobile continue de s’imposer comme une évidence. Cette différence de regard n’est en rien anodine. Elle révèle combien la maternité reste encore associée, consciemment ou non, à une forme de ralentissement professionnel. “La maternité continue trop souvent d’être perçue comme une rupture dans le parcours professionnel, alors qu’elle devrait être considérée comme une étape naturelle de la vie”, indique Leïla Doukkali, présidente d’honneur de l’Association des Femmes Cheffes d’Entreprises du Maroc (AFEM). Selon les premiers résultats de l’Enquête nationale sur la famille 2025 du Haut-Commissariat au Plan (HCP), les Marocaines ont aujourd’hui 1,98 enfant en moyenne. Le Royaume passe ainsi, pour la première fois, sous le seuil de renouvellement des générations, fixé à 2,1 enfants par femme. Concrètement, si cette tendance se poursuit, les naissances ne seront plus assez nombreuses pour assurer naturellement le renouvellement de la population. Autre évolution marquante : les femmes deviennent mères plus tard, avec un âge moyen de 29,7 ans au premier enfant. “La maternité au Maroc n’est pas en crise, elle est en pleine reconfiguration”, analyse Aïcha Barkaoui, professeure-chercheure en Genre, Sociétés et Cultures à l’Université Hassan II de Casablanca. Études plus longues, entrée dans la vie professionnelle plus tardive, … les parcours des Marocaines se transforment. Selon la sociologue, les femmes ne renoncent pas au désir d’enfant, elles souhaitent avant tout vivre cette étape “dans des conditions plus justes, plus égalitaires et plus compatibles avec leurs autres aspirations”. “Autrefois, devenir mère constituait presque le cœur de l’identité féminine”, souligne-t-elle. “Aujourd’hui, la maternité demeure une valeur importante mais elle s’inscrit parmi d’autres dimensions de l’accomplissement personnel : la carrière, l’autonomie économique, la réalisation de soi, l’engagement citoyen ou associatif.” Si la maternité change de place dans la vie des femmes, le monde du travail, lui, peine encore à faire évoluer son regard.
Les mères ont changé, pas les règles
Le congé maternité ne dure que quelques semaines alors que ses effets sur une carrière peuvent parfois se prolonger bien au-delà. Promotion qui tarde, responsabilités qui diminuent, projets stratégiques moins accessibles… Ces situations ne reposent pas toujours sur des décisions explicites. Elles peuvent aussi naître de suppositions sur la disponibilité ou l’ambition des jeunes mères. “Combien de promotions n’ont jamais été proposées parce qu’un manager a pensé : Elle vient d’avoir un enfant, elle ne voudra sûrement pas”, déplore Leïla Bazzi, avocate et fondatrice du premier podcast dédié à l’épanouissement personnel et à l’évolution professionnelle des femmes au Maroc, Shape Your Career (initialement appelé “Les inspiratrices”). “C’est ce que j’appelle la “bienveillance maladroite”. Et d’enchaîner : “Nous parlons beaucoup de diversité, d’égalité ou de leadership féminin, mais rarement de ce qui constitue le principal point de rupture dans la carrière des femmes : l’arrivée d’un enfant”. Pour elle, ce n’est pas la maternité qui fragilise les parcours, c’est une vision dépassée de l’engagement professionnel. “La maternité n’est pas un problème à gérer. Elle révèle les limites de nos modèles de management”, affirme-t-elle. “Le regard porté sur la performance, la disponibilité et le potentiel doit évoluer.” Le présentéisme ne peut plus constituer, à lui seul, un gage d’engagement ou d’efficacité. “Ce qui crée aujourd’hui de la valeur, ce n’est pas le nombre d’heures passées au bureau ou la rapidité avec laquelle on répond à un e-mail à 23 heures, mais les résultats, l’impact et la capacité à prendre les bonnes décisions”, poursuit-elle. Un discours qui fait notamment écho aux aspirations d’une nouvelle génération de femmes qui refuse de sacrifier un projet de vie au profit d’un autre. Pour Aïcha Barkaoui, les jeunes femmes marocaines négocient davantage les conditions de leur maternité. “Cette négociation passe par plusieurs dimensions : le report de l’âge du premier enfant, la limitation du nombre d’enfants, la volonté de construire d’abord une stabilité économique et la recherche d’un conjoint davantage impliqué dans les responsabilités familiales.” Sur leurs épaules, le poids de la société … “On demande aujourd’hui aux femmes d’être diplômées, compétentes, actives professionnellement et autonomes. Mais, dans le même temps, on les considère comme les principales responsables des enfants et du fonctionnement quotidien du foyer”, observe la sociologue. Cette double exigence exerce une pression constante sur les femmes. “Les recherches en sociologie du genre montrent que de nombreuses femmes se sentent tenues de réussir à la fois leur carrière, leur maternité et leur vie conjugale”, poursuit-elle. “Elles sont confrontées à une véritable injonction à l’excellence dans toutes les sphères de leur existence. À l’inverse, les normes sociales continuent souvent à valoriser moins fortement l’investissement paternel dans les tâches domestiques ou éducatives.”
Quand la maternité devient une force
Longtemps perçue comme un frein, la maternité pourrait-elle, au contraire, devenir un atout ? Pour Leïla Bazzi, la question doit être (enfin) posée. “La maternité enrichit le leadership”, répond-elle. “Être parent développe des compétences que les entreprises recherchent : la capacité à prioriser, à gérer l’imprévu, à prendre des décisions rapidement, à déléguer, à faire preuve d’intelligence émotionnelle et de résilience.” Et de lâcher : “Le paradoxe est frappant : on célèbre ces qualités chez les dirigeants et on oublie souvent qu’elles se développent aussi dans l’expérience de la parentalité.” Comment traduire ce changement de regard dans les entreprises ? Pour Leïla Doukkali, présidente d’honneur de l’Association des Femmes Cheffes d’Entreprises du Maroc (AFEM), quatre leviers doivent désormais devenir la norme: sécuriser les parcours professionnels, repenser l’organisation du travail, impliquer davantage les pères et développer des solutions de garde adaptées. Les solutions existent déjà. Elles ne relèvent plus de l’utopie, mais de pratiques que certaines entreprises commencent à mettre en place. Retour progressif après un congé maternité, télétravail, horaires flexibles, mentorat ou solutions de garde : autant de dispositifs qui permettent de sécuriser les parcours sans pénaliser la performance, comme l’énonce la Cheffe d’entreprises. “Ces pratiques sont davantage mises en œuvre dans les entreprises engagées en matière de responsabilité sociale”, précise-t-elle. Aujourd’hui, l’enjeu est de faire de ces bonnes pratiques une nouvelle norme. Pour autant, les entreprises ne peuvent pas agir seules. “Même les meilleures politiques de ressources humaines auront un impact limité si les normes familiales continuent d’attribuer presque exclusivement aux femmes les responsabilités liées aux enfants”, rappelle la sociologue Aïcha Barkaoui. Pour elle, le changement doit s’opérer à plusieurs niveaux : les politiques publiques, la protection sociale, le développement de l’offre de garde ou encore la valorisation du rôle paternel. “La maternité ne devrait jamais être perçue comme un frein à l’égalité, mais comme une responsabilité sociale qui mérite d’être pleinement soutenue”, insiste-t-elle. Cette réalité est encore plus marquée pour les femmes entrepreneures, dont l’activité ne peut pas toujours s’interrompre après une naissance. “Aucune économie ne peut atteindre son plein potentiel en laissant de côté une partie aussi importante de ses talents”, rappelle Leïla Doukkali. “Lorsque des femmes entrepreneures ralentissent ou abandonnent leurs projets faute de soutien, ce sont des opportunités économiques qui disparaissent : création d’emplois, innovation, croissance et modèles inspirants pour les générations futures”, affirme-t-elle. C’est pourquoi l’accompagnement des entrepreneures mères doit être spécifique. “À travers des initiatives comme She Start, She Learn ou She Digital, l’AFEM agit pour renforcer leur autonomie, leur capacité de délégation et la continuité de leur activité.”
Lever ces freins passe aussi par un meilleur accès au financement, une protection sociale adaptée aux entrepreneures, des mécanismes de continuité d’activité et des solutions de garde accessibles. Au fond, la question n’est plus de savoir comment les femmes peuvent concilier maternité et carrière, mais comment la société, les entreprises et les pouvoirs publics doivent partager la responsabilité de la parentalité. Parce que qu’une économie qui pénalise la maternité se prive, aussi, d’une partie de ses talents.
