Avant même d’ouvrir complètement les yeux, il consulte sa montre connectée. A-t-il bien dormi ? Combien d’heures de sommeil profond ? Quel est son score de récupération ? Sa fréquence cardiaque est-elle normale ? La journée commence déjà sous le signe des données.
Quelques minutes plus tard, c’est son smartphone qui prend le relais. Notifications, Snapchat, TikTok, Instagram, WhatsApp… Il regarde ce que les autres ont publié pendant la nuit, répond aux messages et vérifie son nombre de likes. Son humeur est parfois déjà influencée par ce qu’il voit.
En cours, le téléphone reste peut-être dans le sac. Mais son esprit, lui, continue de vibrer. Une notification fantôme, l’envie de vérifier un message ou de regarder une nouvelle vidéo suffit à interrompre sa concentration. À la pause, les conversations se poursuivent sur les réseaux. Le déjeuner devient une story, le trajet un moment pour scroller, et le moindre temps mort une occasion de dégainer son écran.
Le soir, même scénario. Jeux vidéo, séries, TikTok, discussions en ligne… Une vidéo en appelle une autre, un message entraîne une conversation, une notification déclenche une nouvelle vérification. Et lorsque vient enfin l’heure de dormir, le smartphone reste à portée de main, écran allumé et notifications activées. Demain matin, le même rituel recommencera.
Cette journée fictive ressemble pourtant de plus en plus au quotidien d’une grande partie des adolescents. Au Maroc comme ailleurs, les nouvelles technologies ont investi chaque recoin de leur vie : communiquer, apprendre, se divertir, jouer, s’informer, se comparer… Tout passe désormais par un écran. Mais à partir de quel moment cette hyperconnexion devient-elle problématique ?
Plus qu’une question d’heures
“D’un point de vue clinique, on ne parle jamais d’une véritable addiction uniquement en fonction du nombre d’heures passées devant un écran”, explique Wafae Chadli Britel, psychanalyste, formatrice et conférencière. “Ce qui permet véritablement de parler d’addiction, c’est surtout la perte de contrôle que la personne exerce sur son utilisation des écrans, ainsi que les changements que cela entraîne dans sa vie intérieure et extérieure.”
Même constat pour Jamila Ezzaki, psychiatre, psychothérapeute et addictologue : “On parle d’une véritable addiction aux écrans lorsque l’usage devient une perte de contrôle totale, une souffrance psychologique et une négligence du quotidien. Ce n’est pas le nombre d’heures passées qui définit l’addiction, mais l’impact de l’écran sur la vie de l’enfant.”
Autrement dit, un adolescent peut passer plusieurs heures en ligne sans être nécessairement addict. À l’inverse, un usage moins massif mais compulsif peut devenir problématique s’il perturbe profondément sa vie quotidienne.
Les signaux d’alerte sont multiples : impossibilité de s’arrêter, irritabilité lorsque le téléphone est retiré, mensonges sur le temps passé en ligne, baisse des résultats scolaires, troubles du sommeil, abandon des loisirs ou isolement progressif. “Il y a d’une part une perte de contrôle et, d’autre part, une modification de la réalité intérieure et extérieure de la personne en lien avec les écrans”, souligne Wafae Chadli Britel. Le vrai indicateur ? Ce qui se passe lorsque l’écran prend progressivement la place de tout le reste.
Pourquoi est-il si difficile de décrocher ?
Si les adolescents ont tant de mal à lâcher leur téléphone, ce n’est pas uniquement une question de volonté. Les plateformes numériques sont pensées pour retenir l’attention. Défilement infini, notifications, recommandations personnalisées, likes, récompenses immédiates… Chaque détail est conçu pour donner envie de rester encore un peu.
“Les plateformes numériques exploitent des techniques de captation de l’attention appelées neuro-ergonomie ou design persuasif”, explique Jamila Ezzaki. Ces stratégies sollicitent directement le système de récompense du cerveau, particulièrement vulnérable chez les adolescents en raison de la maturation encore inachevée de leur cerveau.
Le principe est simple : une récompense peut arriver à tout moment. Un nouveau message. Un like. Une vidéo drôle. Une victoire dans un jeu. Une notification. Le cerveau apprend alors à anticiper la prochaine gratification. Et l’algorithme, lui, apprend à connaître l’utilisateur.
Le FOMO, cette peur de rater quelque chose
“Mais derrière la connexion compulsive, que cherche réellement un adolescent ? Selon Jamila Ezzaki, l’écran répond à plusieurs besoins fondamentaux. D’abord, la validation sociale. À l’adolescence, appartenir au groupe est essentiel. Un like, un commentaire ou un partage deviennent alors des preuves d’acceptation.
Il y a aussi le refuge émotionnel. Face au stress scolaire, aux tensions familiales ou aux difficultés liées à cette période de construction de soi, le numérique offre une échappatoire immédiate. Les réseaux sociaux permettent également d’expérimenter son identité. On choisit son image, ses photos, ses filtres, les facettes de soi que l’on souhaite montrer. Dans les jeux vidéo, le jeune peut aussi trouver un sentiment de compétence et de maîtrise grâce à des objectifs clairs, des niveaux et des récompenses. “L’écran n’est qu’un outil pour assouvir ces besoins que la biologie et le développement social imposent à l’adolescent”, résume Jamila Ezzaki.
Pour Wafae Chadli Britel, le phénomène peut aller encore plus loin. D’un point de vue psychanalytique, l’écran peut devenir un objet de réconfort. “L’objet qu’est l’écran devient le doudou réconfort de l’adolescent. Il le rassure et le protège contre sa solitude, il lui répond dans l’immédiat à toutes ses questions et ses angoisses.”
À cela s’ajoute le FOMO (Fear Of Missing Out), cette peur de manquer un événement, une conversation ou une information. Ne pas voir une story ou rater une discussion de groupe peut donner au jeune le sentiment d’être exclu. “Le FOMO agit comme un des moteurs les plus puissants de cette dépendance”, estime Jamila Ezzaki. “Il ne s’agit pas d’une simple curiosité, mais d’une peur sociale profonde.” Plus le jeune craint de manquer quelque chose, plus il vérifie son téléphone, se compare aux autres… et s’enferme dans un cercle difficile à briser.
L’ennui est-il devenu notre nouvel ennemi ?
Attendre cinq minutes, faire un trajet ou patienter dans une file sans regarder son téléphone semble devenu presque impossible pour certains adolescents. Chaque temps mort est aussitôt rempli par une vidéo, un jeu ou une notification. Pour Jamila Ezzaki, les écrans ont habitué le cerveau à une succession de récompenses immédiates : “Le moindre temps mort est désormais perçu comme un vide anormal que le téléphone vient immédiatement combler.”
Pourtant, l’ennui a aussi sa fonction : il laisse place à l’imagination, à la réflexion et à la créativité. Wafae Chadli Britel estime que cette difficulté à “ne rien faire” dépasse d’ailleurs la seule question du smartphone. “Chaque minute de la vie d’un enfant est calculée pour le combler”, observe-t-elle.
Le problème est que cette hyperconnexion finit par avoir un prix : attention fragmentée, concentration plus difficile, sommeil perturbé, mais aussi comparaison permanente avec des vies et des corps idéalisés. “L’exposition continue aux vies idéalisées et aux corps parfaits sur les réseaux sociaux provoque une comparaison sociale permanente”, souligne Jamila Ezzaki, avec, à la clé, complexes, anxiété et baisse de l’estime de soi. Habitué à l’immédiateté, l’adolescent peut également avoir plus de mal à supporter l’attente, l’échec ou la frustration.
Aujourd’hui, jamais les jeunes n’ont eu autant de moyens de communiquer, et pourtant certains se sentent profondément seuls. “Plusieurs rapports de l’OMS alertent aujourd’hui sur le lien entre la solitude et l’hyperconnexion”, rappelle Wafae Chadli Britel. “Cette évolution est préoccupante pour l’équilibre psychologique humain. À terme, nous pourrions voir apparaître des personnes qui ne sauraient même plus communiquer avec un véritable humain.”
Un phénomène qui pourrait encore s’accentuer avec l’intelligence artificielle. “Contrairement à un ami humain qui peut contredire ou être indisponible, l’IA offre une relation “zéro conflit” et entièrement prévisible”, souligne Jamila Ezzaki. Pour un adolescent qui redoute le rejet, cette relation sans friction peut être séduisante. Mais à force de privilégier des interactions parfaitement contrôlées, le risque est de perdre peu à peu l’habitude de composer avec ce qui fait la richesse des relations humaines : les émotions, les désaccords, l’attente et l’imprévisible.
Leur donner envie de regarder ailleurs
Face à l’hyperconnexion, faut-il confisquer les smartphones, interdire TikTok ou couper le Wi-Fi à 22 heures ? Pour Jamila Ezzaki, la réponse est ailleurs : “Il faut passer d’une posture de censure à une posture de coaching. L’objectif est de leur apprendre l’auto-discipline face à des outils qu’ils utiliseront toute leur vie.” Des règles claires, des repas sans téléphone, des moments déconnectés… et surtout, l’exemplarité des parents. Difficile de demander à un adolescent de poser son smartphone quand les adultes gardent eux-mêmes les yeux rivés au leur. S’intéresser à son univers numérique, comprendre ce qu’il regarde et les contenus qui le captivent, c’est aussi une manière de renouer le dialogue plutôt que d’installer un rapport de force.
Au Maroc, la famille peut justement constituer un précieux rempart. “La cellule familiale marocaine aujourd’hui est encore une cellule qui joue un rôle important”, souligne Wafae Chadli Britel, évoquant les repas partagés et une vie familiale souvent plus collective. Même absorbé par son écran, l’adolescent reste fréquemment entouré des siens, ce qui peut limiter le sentiment d’isolement. Mais pour la psychanalyste, la meilleure parade reste avant tout le lien : “Pour aider nos adolescents à sortir de leur période d’addiction, le plus important est le contact.”
Car le combat n’est peut-être pas de déconnecter les jeunes à tout prix, mais de leur apprendre à ne pas se laisser connecter en permanence. Car peut-être que finalement, le meilleur antidote à l’hyperconnexion n’est pas un écran éteint, mais une vie suffisamment pleine pour donner envie de le poser.
