Vous avez participé au concours international pour la réhabilitation d’un site historique emblématique à Casablanca. Pouvez-vous nous présenter ce projet ?
Nous avons travaillé à Casablanca sur la réhabilitation d’un site historique emblématique, porteur d’une mémoire urbaine forte dans le quartier de Casa Anfa. L’enjeu était de transformer des halles industrielles remarquables, qui constituent une forme d’archéologie constructive, en un lieu culturel et entrepreneurial contemporain, ouvert, vivant, capable d’accueillir de nouveaux usages pour les jeunes générations, les habitants et les acteurs culturels. Pour nous, réhabiliter ne signifie pas seulement restaurer ou embellir. Cela signifie écouter un lieu, comprendre ce qu’il porte déjà, ses traces, son histoire, ses matières, sa lumière, puis lui donner les conditions d’une nouvelle vie. Nous cherchons à révéler ce qui existe, sans l’effacer. Le projet doit conserver la profondeur du site tout en permettant à une génération nouvelle de l’habiter, de le traverser, de s’y rencontrer et d’y produire de la culture. Casablanca est une ville de modernités successives : une ville de mouvements, de transformations et d’expérimentations. Travailler sur ce site, c’est entrer en dialogue avec cette histoire-là. Nous avons conçu le projet pour qu’il soit à la fois fidèle à la mémoire du lieu et porteur de valeurs contemporaines.
La réhabilitation d’un lieu chargé d’histoire impose un dialogue subtil entre patrimoine et création contemporaine. Quelle est votre vision pour ce projet ?
Nous ne voyons pas le patrimoine et la création contemporaine comme deux forces opposées. Le patrimoine n’appartient pas au passé, c’est une matière vivante, une mémoire qui continue à agir dans le présent. La création contemporaine telle que nous l’envisageons doit révéler cette mémoire et être aussi suffisamment libre pour apporter au lieu un langage renouvelé et une intensité d’usage. Notre méthode consiste d’abord à lire les strates du site. Certaines sont visibles : la géologie, le paysage, les superpositions urbaines, les matières locales, les traditions constructives. D’autres sont moins perceptibles : les anciens usages, les récits collectifs, les imaginaires attachés à Casablanca, les mémoires formelles. Nous appelons cela notre Atlas of Resonance : une manière de cartographier les strates visibles et invisibles d’un territoire pour les transformer en architecture. Dans ce type de projet, l’enjeu n’est pas de créer un geste spectaculaire. L’enjeu est de trouver la juste distance : intervenir assez pour rendre le lieu contemporain, sans effacer ce qui fait sa singularité.
Ce n’est pas votre premier projet au Maroc. Vous avez fait une proposition architecturale pour l’Hippodrome et le parc urbain de Rabat. Qu’est-ce que cette nouvelle expérience au Maroc vous apporte de différent ?
Le projet de Rabat nous a permis de travailler à une très grande échelle territoriale, avec le paysage, le parc, l’horizon, les usages publics et la mémoire d’un site lié à l’hippodrome. C’est un projet de respiration urbaine, où il fallait penser la relation entre la ville, la nature, les parcours et les usages collectifs de rassemblement. Casablanca nous place dans une situation différente. L’échelle est plus intérieure, plus dense, plus liée à la transformation d’un bâtiment existant. Nous ne sommes pas seulement face à un territoire à organiser ; nous sommes face à une structure chargée de mémoire, qu’il faut analyser, révéler et prolonger dans le temps. C’est une autre forme d’écoute, presque archéologique, mais aussi très contemporaine, parce que Casablanca est une ville qui se réinvente en permanence. Ce projet nous apporte aussi une émotion particulière. Nous sommes nées à Fès, nous avons grandi au Maroc, puis notre pratique professionnelle s’est construite à Paris avec une dimension internationale. Revenir travailler au Maroc aujourd’hui, après plus de quinze ans de pratique, correspond pour nous à une superposition entre notre mémoire intime du pays et notre maturité d’architectes. Nous pouvons offrir une vision à la fois enracinée et ouverte, marocaine et internationale.
Vos projets donnent souvent une place importante à la matière, à la lumière et à l’expérience sensorielle. Que cherchez-vous avant tout à faire ressentir à ceux qui vivent vos architectures ?
Nous cherchons d’abord à créer des lieux qui touchent les gens, leur donnent le sentiment d’être accueillis et même transformés par l’expérience de l’espace. Pour nous, l’architecture n’est pas seulement un objet que l’on regarde. C’est une expérience que l’on traverse avec le corps : on entre, on change d’échelle, on passe de l’ombre à la lumière, on touche une matière, on entend un son, on perçoit une atmosphère, une profondeur, une respiration de l’espace. Cette dimension sensorielle vient en partie de notre enfance à Fès puis à Casablanca. Les riads, les médinas, les mosquées, les hammams nous ont appris très tôt que l’architecture pouvait agir sur le corps et sur les émotions. Dans un hammam, par exemple, la lumière, le silence, la proximité des corps et le rituel du soin créent une expérience très profonde. Ce ne sont pas seulement des espaces fonctionnels, ce sont des lieux de transformation intime et collective. Nous travaillons la matière et la lumière comme des outils de perception. La matière n’est jamais neutre. Elle porte une géographie, une mémoire, une couleur, un toucher, parfois même une odeur ou une température. La lumière peut révéler un volume, créer une profondeur spatiale, accompagner un parcours. Dans nos équipements publics, culturels et sportifs, nous cherchons à créer cette qualité d’appropriation : des lieux où l’usage quotidien peut rencontrer la beauté, l’intensité spatiale, et l’émotion collective.
Comment faites-vous vivre l’identité marocaine dans une architecture résolument contemporaine ?
Pour nous, l’identité marocaine ne se réduit pas à un motif que l’on applique sur une façade. Elle ne consiste pas à reprendre littéralement des formes du passé ou à produire une image immédiatement reconnaissable. L’identité marocaine est plus profonde : c’est une intelligence de l’hospitalité, du vivre ensemble, de l’espace, de la lumière, des seuils, de l’ornement non pas comme décor mais comme expression collective d’un système de pensée. À Fès, nous avons appris que l’architecture pouvait être très discrète depuis la rue et extrêmement généreuse à l’intérieur. Un mur épais, une porte, un patio, une lumière filtrée, une transition entre l’espace public et l’espace intime : tout cela constitue une culture spatiale très puissante. Ce sont ces principes qui nous intéressent, plus que les signes décoratifs. Ils peuvent être traduits dans des bâtiments contemporains, en utilisant des systèmes constructifs innovants qui intègrent aussi des matières locales. Nous sommes aussi très attachées aux savoir-faire et à la main. Mais il ne s’agit pas d’opposer l’artisanat à l’industrie. Dans notre travail, nous cherchons souvent une alliance entre précision constructive, préfabrication, assemblage à sec, et valorisation du geste et des matières locales. C’est une manière de faire vivre une continuité culturelle sans figer la tradition. Une tradition vivante est une tradition capable d’évoluer.
Vous êtes sœurs et partenaires dans cette aventure architecturale. Comment cette relation singulière nourrit-elle votre créativité au quotidien, et en quoi vos sensibilités respectives se complètent-elles dans la conception de vos projets ?
Travailler ensemble est une évidence, mais ce n’est pas une évidence passive. Notre duo repose sur un dialogue permanent, parfois très fluide, parfois plus critique. Nous ne cherchons pas forcément le consensus immédiat. Nous cherchons plutôt une forme de résonance : des regards qui se répondent, se déplacent et s’enrichissent mutuellement. Notre valeur ajoutée vient aussi de nos différences. L’une peut parfois ouvrir davantage le champ du récit, de la mémoire, de l’imaginaire, l’autre peut s’intéresser à la cohérence spatiale, la vérité constructive ou les valeurs d’usages. Ces rôles ne sont pas figés. Ils se déplacent selon les projets. C’est précisément cette mobilité qui rend le travail vivant. À l’agence, cette relation devient une méthode. Chaque projet est discuté et interrogé. Nous avançons par dessins, maquettes, Prototypes matières, échanges avec l’équipe d’ingénieurs, artisans et entreprises. Ce dialogue permet au projet de gagner en densité, en précision et en profondeur.
En regardant le chemin parcouru, quel projet ou quelle réalisation considérez-vous comme le plus révélateur de votre identité architecturale et de la vision que vous portez ensemble ?
Il est difficile de choisir un seul projet, parce que chacun révèle une part différente de notre recherche. Mais le bâtiment métropolitain à Bordeaux Garonne est probablement l’un des plus complets pour exprimer notre vision. Il s’agit d’un triptyque de trois bâtiments qui rassemble des usages très différents de type logements, résidence étudiante, ateliers d’artistes, équipements sportifs, piscine, espaces de bien-être et lieux collectifs. Nous l’avons pensé comme un ensemble urbain et paysagé qui dialogue avec la Garonne et qui réinterprète l’identité minérale de Bordeaux, ville inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco. Ce projet réunit plusieurs thèmes essentiels pour nous : le rapport de l’architecture au territoire et l’idée que l’architecture peut créer des conditions de vie collective, la mixité des usages, la construction hors site en filière sèche et les principes constructifs d’assemblage, la matérialité. Nous avons cherché à réinterpréter l’expression minérale de la pierre bordelaise en utilisant une marquèterie de panneaux préfabriqués en béton d’argile de Gironde, dans une vision à la fois industrielle et locale. C’est ce que nous appelons la poétique de l’assemblage : assembler des éléments constructifs, mais aussi des usages, des générations, des récits et des manières d’habiter. D’autres projets révèlent aussi des aspects importants de notre identité. La Piscine et centre de bien être AquaZena a Issy Grand Paris et le centre sportif nautique olympique Balsanéo à Chateauroux montrent notre intérêt pour l’eau, la lumière, le corps, et les rituels collectifs. La rénovation de l’atelier Yves Saint Laurent et Pierre Bergé à Paris et le Campus Renault à Boulogne montrent notre manière de construire une identité culturelle en intégrant l’existant. Et les projets au Maroc ouvrent pour nous une dimension culturelle et sociale très forte, parce qu’ils relient plus directement notre trajectoire franco-marocaine à notre pays de naissance et de cœur.



