L’architecte Salima Naji : “Notre métier est une responsabilité, un engagement pour un monde plus juste, et plus beau”

À rebours des effets de mode et des illusions technologiques, Salima Naji revendique une architecture de responsabilité, de sobriété et de sens. Lauréate de prestigieux prix internationaux, elle plaide pour une pratique qui respecte les lieux, les cultures et les générations futures. Entretien.

En 2025, vous avez reçu l’un des plus prestigieux prix d’architecture avant le Pritzker, le Global Award for Sustainable Architecture. Que signifie pour vous cette distinction ?

2025 est en effet une année de consécration mondiale puisque j’ai reçu cet immense prix, décerné à Venise à l’ouverture de la Biennale d’architecture, mais aussi quatre autres prix ou mentions. Parmi eux, le Grand Prix international de la Femme Architecte à Paris ou les Dedalo Minosse, des prix d’architecture extrêmement prestigieux en Italie. Avec la région d’Agadir et la SDRT, nous avons également reçu une mention des deux fondations Città dell’Arte et de celle du grand artiste Michelangelo Pistoletto, qui honorent autant le client que l’architecte. À chaque fois que l’on reçoit un grand prix, cela signifie qu’un collège d’experts s’est déplacé pour observer les œuvres, leur fonctionnement et leurs spécificités. Il y a aujourd’hui énormément de mensonges dans le monde de l’architecture, avec l’avènement de l’illusion de la 3D. Notre métier est une responsabilité c’est-à-dire un engagement pour un monde plus juste, plus beau, et qui contribue à améliorer la planète sans participer à sa destruction. Tous les prix que j’ai reçus viennent confirmer un travail construit sur plus de deux décennies. Le comité de sélection du Prix international de l’Institut royal canadien d’architecture (IRAC) 2025 qui l’a décerné à un grand cabinet chinois, a reconnu cinq autres cabinets pour leur approche de l’action climatique dont je fais partie. Et je voudrais les citer : « Le travail de Salima Naji démontre que l’architecture agit comme une campagne en faveur de la conservation des bâtiments, en mettant l’accent sur l’environnement, la mise en valeur du potentiel d’une architecture faite de matériaux bruts et biosourcés, et la conception adaptée au lieu, tout en repensant l’interface entre l’écologie et la culture. » Je crois que cela résume très bien la trentaine de projets dont je suis aujourd’hui l’autrice au Maroc, en France et en Arabie saoudite, ainsi que la cinquantaine de projets de réhabilitation livrés à ce jour. Ce qui fait la différence, c’est le nombre de projets. En démultipliant les projets en terre ou en pierre, on peut prouver que, premièrement c’est possible, et deuxièmement, c’est à privilégier. Certains voudraient faire croire que c’est impossible. Or aujourd’hui, c’est simplement une nécessité. La chance que nous avons au Maroc, c’est de pouvoir nous appuyer sur des modèles existants.

Votre parcours est impressionnant et international. Quels moments ou expériences vous ont le plus façonnée, personnellement et professionnellement ?

Le choc d’un premier voyage au Mali en 1995, en pays dogon, à Ségou. J’ai passé trois semaines à Djenné à dessiner, peindre, relever. Djenné, Gao ou Tombouctou : je découvre alors une véritable vitalité de la terre crue. À Djenné, je rencontre des maîtres constructeurs. Je visite aussi à vélo de nombreux villages, je fais des photographies, des relevés… Bref, ce voyage d’étude de quarante jours est une école nouvelle, un apprentissage des architectures cousines. À ce moment-là, la terre crue est en train de disparaître dans les vallées présahariennes marocaines que j’étudie en détail dans le cadre d’un troisième cycle en Esthétiques, Sciences et Technologies de l’Image (Université Paris 8). Grâce à cette expérience, je comprends que je peux la faire renaître au Maroc. Je pense que c’est cet ensemble de références – l’africanité des architectures de terre, la vitalité de la terre crue ailleurs, qui agit comme un miroir de ce que le Maroc a été naguère, ainsi que les approches pluridisciplinaires qui se complètent – qui m’a façonnée. On ne trace pas sa voie en choisissant des spécialités dans une grande école mais en construisant une éthique sur la durée.  Il y a aussi l’expérience de la montagne, auprès de gens qui n’ont rien matériellement, mais qui ont tout : l’amour, le soin, l’écoute, l’attention, et surtout une culture à transmettre, qui me touche profondément. Tout cela n’aurait pas été possible sans les livres, les expositions, un milieu familial où l’on se questionne, ma mère, mes parents, le lien avec notre aïeul ancestral dont le tombeau est à M’Hamid El Ghizlane, un père qui travaillait constamment et une mère exceptionnelle qui nous a appris la poésie des lieux, leur importance et le respect. Il y a bien sûr le grand texte de Hassan Fathy, « Construire avec le peuple » (Sinbad), un véritable viatique, un trésor d’intelligence. Sa pensée m’a donné le goût de l’action. Une pluie diluvienne venait alors d’emporter une partie d’un grenier collectif vieux de huit siècles. Devant l’émotion des villageois, je leur ai proposé de le reconstruire ensemble. Chez les Aït Herbil, pour sauver la façade est du grenier d’Aguellouy, je n’ai pas hésité à casser ma tirelire. Et ensuite, je n’ai jamais arrêté : aider, donner et recevoir. Dans l’Anti-Atlas, où je retourne dès que je le peux, je me mets toujours à la disposition des habitants pour d’autres sauvetages, comme pour les remercier de m’accueillir chez eux.

Vous utilisez des techniques ancestrales. Comment les adaptez-vous aux exigences modernes ?

L’exemple le plus évident est sans doute le projet d’Agadir Oufella et de sa plateforme en bois et pierre sèche (2017-2022). Il s’ancre dans le local, dans une réflexion sur la matérialité mais va bien au-delà. Le dispositif parasismique choisi crée une forme spécifique répondant à plusieurs besoins. Dès le départ, j’ai opté pour des matériaux naturels afin d’éviter la reproduction de dalles en béton armé qui se sont révélées meurtrières lors du tremblement de terre de 1960. Dans ce lieu marqué par le drame, il fallait affirmer un éloignement de ces procédés constructifs inadéquats. Les nombreuses séances de travail avec les rescapés et les associations de victimes m’y ont fortement incitée, par respect pour leur mémoire. Le système constructif en bois traité et en pierre sèche de 80 cm s’inspire de techniques parasismiques utilisées dans le Haut Atlas (vallée des Aït Bougmez) et dans d’autres régions du monde (Népal, Pakistan, Himalaya). Les murs sont montés horizontalement, assise par assise, avec des couches alternées de pierre sèche et de bois, sans mortier. Les parements intérieur et extérieur sont reliés par des entretoises en bois. Cette approche de « paléo-innovation », qui m’est chère, permet de dépasser le clivage colonial entre tradition et modernité. Elle souligne un continuum dans le temps et dans l’espace. Le projet a été réalisé avec des artisans remarquables de l’Anti-Atlas, que je connais bien pour y avoir mené de longues recherches durant ma thèse. Les retrouver à Agadir a été une immense fierté, pour eux comme pour moi.

Dans vos réalisations, l’architecture raconte toujours une « histoire du lieu ». Comment commencez-vous à écouter un site avant de dessiner ?

Aucun lieu n’est vierge. Le sol est la première sédimentation à interroger. Le site est fondamental. On ne vient jamais de nulle part. Il existe parfois des unicum, des lieux uniques. La Villa Carl Ficke à Casablanca en est un exemple. Construite avant l’urbanisme à la française, dans les années 1910, alors que la ville était encore peu développée, cette demeure Art nouveau est exceptionnelle par son usage de techniques traditionnelles locales mêlées à des apports européens. Elle incarne une Casablanca libre, indépendante, où tout restait à écrire. Nous avons voulu respecter cette logique originelle, refuser les rénovations qui effacent l’âme d’un lieu en ne conservant que les façades. Cela exige une grande culture architecturale, un ingénieur génie civil éclairé Abderahmane Bencheqroun et une équipe convaincue. La maîtrise d’ouvrage (Casa Patrimoine puis Casa Aménagement) a créé les conditions du sauvetage de cette demeure classée monument historique. Écouter l’esprit d’un lieu, c’est mener une véritable conversation. Les pierres parlent. Et cette villa est aussi liée à la vie romanesque de Carl Ficke, pionnier économique de Casablanca. Il fallait interroger les historiens, comprendre l’homme, décider de conserver ou non son nom. Son petit-neveu, historien émérite, a d’ailleurs largement contribué à documenter la demeure.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes architectes, et surtout aux femmes, qui souhaitent s’engager dans des projets ambitieux et durables ?

La mauvaise architecture est celle qui est superflue, narcissique, déconnectée du monde. Les jeunes générations réclament aujourd’hui des comptes et elles ont raison. Lors du prix Climat au MoMA, en avril 2025, des jeunes de 18 à 20 ans nous reprochaient de leur avoir laissé un monde abîmé. Au Maroc, 70 à 80 % des diplômés en architecture sont des femmes mais moins de 2 % exercent réellement. C’est un constat accablant. Les femmes, en construction, sont statistiquement plus respectueuses de l’environnement, peut-être parce que tout leur est plus difficile. Pour moi, la règle première est de ne pas nuire : ne pas détruire, ni pour nous-mêmes ni pour les générations futures. Ouvrir des horizons de dignité, de paix et d’harmonie. C’est un chemin difficile mais ce sont les véritables défis de demain. Peut-être que les femmes de demain auront plus de chance que ma génération et ne seront plus mises au placard.

 

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