Avec l’ouverture de la 4ème édition du GITEX Africa Morocco (7-9 avril 2026), l’écosystème numérique africain s’apprête à se réunir autour de l’un des rendez-vous technologiques les plus influents du continent. Cet événement qui rassemble chaque année des milliers de startups et d’investisseurs se distingue par une participation remarquable de la gent féminine, de plus en plus attirée par l’entrepreneuriat tech. Cette présence renforcée ne doit rien au hasard. Au Maroc, les femmes représentent environ 35% des étudiants dans les filières STEM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques), selon une étude du Conseil économique, social et environnemental. Sur le plan entrepreneurial, le Royaume se positionne désormais comme un modèle à l’échelle continentale. D’après The African Tech Startups Funding Report, le Maroc se classe deuxième en Afrique en matière de création par les femmes de startups technologiques.
Les ressorts d’un engouement
Alors que la tech reste encore un univers très masculin, qu’est-ce qui pousse aujourd’hui davantage de femmes marocaines à se tourner vers l’entrepreneuriat technologique ? Selon Khalid Kabbadj, économiste, les initiatives lancées ces dernières années en faveur de l’autonomisation des femmes jouent un rôle primordial. “L’évolution observée s’explique par plusieurs facteurs convergents. D’abord, l’engagement croissant des pouvoirs publics en faveur de l’inclusion économique des femmes, inscrit dans les grandes orientations stratégiques nationales. Ensuite, le développement de l’écosystème entrepreneurial marocain lui-même: multiplication des incubateurs, accès facilité à l’accompagnement, émergence de réseaux féminins et visibilité accrue des rôles modèles”, détaille-t-il. Outre ces conditions favorables, l’engouement croissant des femmes pour l’entrepreneuriat tech est le résultat de motivations profondes, bien réelles, dominées par une recherche d’impact. “La décision d’entreprendre pour les femmes marocaines découle souvent d’une volonté d’impact. L’entrepreneure observe ou fait face à une situation difficile à laquelle elle va chercher à apporter une solution, et les nouvelles technologies sont des outils incontournables dans cette démarche. Elles permettent par exemple de fluidifier les expériences clients, ou encore de démocratiser l’accès à des services adaptés, dans le domaine de l’éducation, de la finance ou de la santé. Autant de thématiques qui répondent à la volonté des femmes entrepreneures marocaines de créer de la valeur dans leur communauté et à plus grande échelle”, souligne Salma Kabbaj, co-fondatrice de l’incubateur Impact Lab.
Fintech, EdTech et HealthTech : Les secteurs en tête
Si les femmes marocaines sont désormais plus nombreuses à investir le champ de l’entrepreneuriat tech, leur présence ne se répartit pas de manière homogène dans tous les segments du secteur. Selon The African Tech Startups Funding Report, les startups fondées par des femmes se concentrent majoritairement dans des secteurs à fort impact, notamment la santé, l’éducation et les services financiers digitaux. “Le premier secteur, très clairement dominant, est celui de la fintech. Il combine un fort potentiel économique et un impact social direct, ce qui correspond souvent aux motivations profondes des femmes entrepreneures. Ensuite, les plateformes digitales et les services numériques constituent un autre pilier majeur. Ce type d’activité est généralement plus accessible en termes de compétences techniques initiales et permet un déploiement rapide, ce qui explique son attractivité. Par ailleurs, les secteurs à impact comme l’EdTech et la HealthTech connaissent un essor notable auprès des femmes, puisqu’ils répondent à des besoins concrets du territoire et s’inscrivent souvent dans une logique de transformation sociale”, décrypte l’économiste Khalid Kabbadj.
Un accès encore inégal aux opportunités
Certes, la présence des femmes dans la tech au Maroc progresse, mais elle reste encore timide. Comme le souligne Khalid Kabbadj, il ne s’agit pour le moment pas d’une “croissance spectaculaire”. Même si de plus en plus de femmes optent aujourd’hui pour l’entrepreneuriat technologique, leur proportion dans les startups demeure, selon les professionnels du secteur, relativement faible par rapport à celle des hommes. Une réalité qui révèle des obstacles structurels persistants. “La tech reste un univers très masculin, que ce soit au Maroc ou ailleurs. Les femmes entrepreneures ne bénéficient donc pas autant que leurs homologues masculins des réseaux de soutien qui sont essentiels au succès entrepreneurial. Ces réseaux, qui permettent de faciliter l’accès à des conseils stratégiques ou à des mises en relation ciblées, restent aujourd’hui dominés par des hommes qui vont plus naturellement choisir d’accompagner un entrepreneur qui leur ressemble”, explique Salma Kabbaj.
À ces dynamiques de réseau s’ajoute un autre frein de taille, souvent déterminant dans le parcours entrepreneurial : l’accès au financement. Les femmes entrepreneures peinent encore à mobiliser les ressources nécessaires au développement de leurs projets, en particulier dans un secteur aussi compétitif que la tech. “L’accès au financement est également difficile pour les femmes entrepreneures dans la tech, notamment en raison des biais dans les processus d’attribution des financements qui accordent plus de crédibilité à un fondateur qu’à une fondatrice. Aujourd’hui encore, moins de 2% des levées de fonds à l’échelle africaine concernent des startups fondées par des femmes”, se désole la co-fondatrice d’Impact Lab.
En plus des blocages liés au financement et aux réseaux, des barrières d’ordre culturel peuvent, elles aussi, freiner l’élan des femmes dans la tech. “L’entrepreneuriat, en particulier dans la tech, est souvent associé à une prise de risque élevée, à une forte exposition et à des environnements compétitifs. Ces facteurs peuvent encore constituer des freins, notamment en l’absence de modèles visibles ou d’un écosystème suffisamment inclusif”, souligne l’économiste Khalid Kabbaj.
Face à ces freins multiples, la question est désormais de mieux comprendre les mécanismes qui les entretiennent pour pouvoir y remédier. “La mise en lumière de ces obstacles est essentielle car dans la plupart des cas, les différences d’accès aux opportunités pour les femmes entrepreneures ne découlent pas d’une démarche voulue, mais d’un ensemble de processus qui maintiennent le statu quo. Une prise de conscience collective de cette réalité et la mise en place d’objectifs clairs d’inclusion sont des premières étapes essentielles à l’élimination de ces obstacles”, insiste Salma Kabbaj.
Vers un écosystème plus inclusif
Dans ce contexte, plusieurs initiatives ont été mises en place ces dernières années pour favoriser une plus grande inclusion des femmes dans l’écosystème technologique marocain. La stratégie Maroc Digital 2030 vise notamment à accélérer la transformation numérique du pays tout en développant les compétences digitales, avec une attention croissante portée à la participation féminine. Des programmes publics et privés encouragent également l’entrepreneuriat féminin, à travers des dispositifs d’accompagnement, de formation et de financement, à l’image des initiatives portées par des incubateurs, des réseaux professionnels ou encore des programmes dédiés à l’innovation.
Parallèlement, des structures comme le Technopark ou encore des initiatives telles que Women in Tech Morocco contribuent à renforcer la visibilité des femmes dans la tech, tout en facilitant leur accès à des écosystèmes jusque-là peu accessibles. L’émergence de ces réseaux joue un rôle clé, en offrant aux entrepreneures des espaces d’échange, de mentorat et de collaboration, indispensables à la structuration de leurs projets. F
