Pour l’amour de la noblesse

"Noblesse Oblige", la collection de Siham El Habti créée pour cette quinzième édition de Caftan porte bien son nom. Richesse des étoffes, pierres précieuses et coupe ésolument moderne, le thème "Vogue Zaman" a su inspirer la jeune femme. Scientifique de formation, parolière, Siham est devenue styliste sur le tard. Depuis sa remière participation à Caftan en 2005, elle est devenue une actrice incontournable de la haute couture marocaine.

Mardi, 11h, Siham s’affaire dans la salle d’essayage; aujourd’hui, huit mannequins enfilent pour la première fois les magnifiques caftans de Siham. Le regard angoissé, l’air concentré, elle scrute dans le moindre détail les tenues et les modèles qui les portent. Virevoltant d’un mannequin à un autre, elle ajuste un caftan, retrousse une manche, ajoute un bijou, serre une ceinture, accentue un pli… Le moment est mal choisi pour parler à la jeune styliste qui ne veut rien perdre de cette séance d’essayage. J’attends donc sagement la fin de la séance pour entraîner Siham vers la réception de l’hôtel où nous nous affalons dans un confortable fauteuil. Bilan des essayages : une mansouria et un selham ne seront peut-être pas portés car les deux pièces, pourtant magnifiques, cachent la beauté du caftan… Siham est un peu contrariée mais tente de n’en rien laisser paraître. Les yeux pétillants et un éternel sourire aux lèvres, elle répond, l’air mi-sérieux, miamusé à mes questions.

FDM : Que vous inspire la thématique “Vogue Zaman”. Avez-vous rencontré des difficultés ou le sujet vous a-t-il au contraire inspirée ?

Siham El Habti : A vrai dire “zaman” m’a davantage inspirée que “vogue”. Chercher dans le passé, les traditions, la culture marocaine… tout cela m’a donné beaucoup d’idées. Il était temps de remettre le zaman au goût du jour car on s’en était trop éloignés ces dernières années. Nombreux sont ceux qui finissaient par penser que le caftan n’était plus ce qu’il était et qu’il ressemblait davantage à une robe de soirée ! Cette année, grâce à ce thème, le caftan renaît, quelque peu modernisé, mais tout en conservant son style traditionnel. Mais, bien que le sujet m’ait beaucoup inspirée, le fait d’étudier les traditions n’est pas une mince affaire. Moderniser une tenue est beaucoup plus facile car les idées foisonnent. Mais puiserdans le patrimoine pour réaliser un vrai caftan avec des matières riches, incorporer le travail du maâlem comme la randa, la sfifa, les dfayer, c’est autre chose. J’ai apporté tout de même quelques changements au travail traditionnel du caftan qui avait tendance à trop charger la tenue. Je l’ai donc quelque peu allégé et j’ai utilisé le travail du maâlem mais de manière plus raffinée, en remplaçant par exemple la sfifa par les dfayer. J’ai aussi remis au goût du jour la mansouria qu’on n’avait plus revue depuis longtemps. Latouche vogue, c’est dans les coupes que je l’ai utilisée afin de donner un mouvement beaucoup plus ample et élégant au caftan. Je me suis beaucoup inspirée des caftans de mes arrières grands-mères dont les avant-bras étaient portés serrés et les bras bouffants. Force est de constater que les avant-bras serrés datent de zaman mais qu’il sont toujours résolument modernes. Je me suis inspirée aussi des hadarias du nord, de Fès, de Rabat et des Berbères et j’ai par exemple eu recours au velours en touches légères, matière typique du nord du Maroc, et sur chaque bande de velours, j’ai incorporé le travail du maâlem. Toujours en rapport avec le nord du Maroc, la coupe des caftans évasés et leur ornementation très riche ont été pour moi une source d’inspiration. A Fès, les coupes sont plus droites et on portait la mansouria et les tekhmem que j’ai d’ailleurs utilisés aussi. Par rapport au style ancien, j’ai utilisé des matières comme le brocart, le tlija et les jawhara, des tissus très riches et travaillés avec le skalli afin de gagner davantage en noblesse. Enfin, pour donner encore plus d’éclat au travail du maâlem, j’y ai incorporé des pierres.

Comment avez-vous procédé pour effectuer vos recherches ? Vers qui ou vers quoi vous êtes-vous tournée ?

Mon arrière grand-mère est décédée il y a à peine dix ans et j’en garde de nombreux souvenirs très vifs. Elle portait tous lesjours un caftan avec une belle ceinture, bien qu’elle restait à la maison. C’était sa tenue de tous les jours pour vivre chez elle (Rires). J’adore cette femme ! Mais hormis les souvenirs de mon arrière grand-mère, j’ai aussi étudié il y a quelques années l’histoire du costume dans le monde et au Maroc. Et puis j’ai puisé des idées dans les bijoux anciens, de ceux qu’on appelle les  “fertoutou”, des pectorales. J’ai fabriqué mes bijoux sur la base de ces anciens modèles. J’ai tout fait à la main en utilisant des plaques en or ancien.

Quelles sont les difficultés rencontrées etcomment les avez-vous surmontées ?
Je ne pouvais pas prendre le risque de montrer ma collection au maâlem car il fallait que je fasse attention à ce qu’elle
ne soit pas copiée avant même d’avoir été dévoilée au public. C’est une habitude que j’ai prise de ne jamais montrer une tenue complète au maâlem qui y travaille. Je l’ai fait une fois avec un maâlem avec qui je collaborais depuis longtemps et il s’est empressé de la photographier avec son téléphone dès que j’ai eu le dos tourné. Quelques semaines plus tard, j’en retrouvais les copies un peu partout. La difficulté majeure pour moi a donc été de scinder le caftan en plusieurs pièces, de donner à chaque maâlem une tâche différente puis de tout réunir. C’est un peu comme un grand puzzle dont j’assemble toutes les pièces au final.

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez été nominée ?
J’étais contente bien sûr car c’est toujours un plaisir de participer à cet évènement. J’avais plusieurs défilés prévus à cette période de l’année, et notamment aux Etats-Unis, mais j’ai préféré participer à Caftan. Je ne peux pas dire que j’étais confiante avant d’être sélectionnée et je pense qu’il est impossible de l’être car tout dépend des organisateurs et du jury. Rien n’est gagné d’avance.

Combien vous a coûté Caftan ?
Pour coller au thème “Vogue Zaman”, il fallait conférer plus de valeur, de noblesse et de beauté au caftan. C’est impossible
à faire avec des matières bon marché. Il y a donc un prix à payer.

Quelle est l’identité forte, la particularité de votre collection ?
Trois couleurs ressortent de cette collection : le vert, le mauve et le blanc. J’ai toujours eu l’habitude d’utiliser le rouge mais pas cette fois même si cette couleur allait bien avec le thème “Zaman”. Cette année, les couleurs de mes caftans ne se
mélangent pas mais peuvent être déclinées en dégradé. La coupe est moderne et j’ai utilisé des khnajer et des jiabs. La
mansouria est aussi un élément fort de cette collection, ainsi que les manches retroussées, les matières riches et nobles et
les bijoux anciens.

Quels sont vos projets après Caftan ?
J’ai plusieurs défilés prévus notamment au Gabon et à Paris. L’Egypte faisait aussi partie de ma tournée mais tout a été annulé avec les évènements qui s’y passent en ce moment.

Quel est votre sentiment à quelques jours de Caftan ?
Je suis un peu stressée et fatiguée. Avec le recul, et en reconsidérant le thème de cette année, je pense que ce que j’ai fait est largement suffisant et qu’il n’était pas utile d’en faire plus. J’attends donc le jour J et, avant ça, le jour des essayages et de la répétition générale. Ce sont trois moments-clés qui sont très stressants car on a toujours peur que quelque chose se détache de la tenue et tombe. J’angoisse aussi de découvrir les mannequins qui vont présenter mes tenues et je croise les
doigts pour qu’elles sachent bien les porter car cela est d’une importance capitale. Si le mannequin porte mal le caftan, tout peut basculer. Un caftan n’est jamais porté de la même manière et sa beauté, son aspect dépendent beaucoup de la ersonne
qui le porte.

Vous qui avez participé plusieurs fois à Caftan, y a-t-il un avant et un après Caftan ?
C’est un événement très médiatisé, d’une grande importance et qui nous fait connaître. J’ai fait plusieurs défilés en France mais personne au Maroc n’est au courant de cela. Ce n’est pas le cas quand je participe à Caftan. Tout le monde le sait, que ce soit au Maroc ou ailleurs, car les gens qui vivent à l’étranger attendent de voir la rediffusion de l’événement sur 2M. Il faut dire aussi que participer à Caftan est à double tranchant car il arrive parfois que les gens n’achètent pas mes tenues, persuadés que ma participation à Caftan, va augmenter mes prix.Or l’inverse est aussi valable. Mais je ne tiens pas compte de tout cela. Ceux qui veulent venir “marhaba” sinon tant pis !

Comment imaginez-vous le caftan dans vingt ans ?
Il restera le même et comme on dit chez nous “le retour aux origines est une vertu”. On peut travailler sur des thèmes, on peut changer les matières, modifier les motifs mais la base restera la même.

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