etouffement filial ….

Après un mariage éclair à trente-cinq ans, Boutaïna réintègre le giron familial avant d'en devenir le pivot essentiel, piégée par la dépendance de ses vieux parents. Elle nous raconte le dilemme cornélien qui l'habite : vivre sa propre vie, ou rendre un peu de ce qu'on lui a donné.

Même si aujourd’hui j’ai l’impression d’appartenir au troisième âge, ma vie ne s’est pas toujours déroulée dans cette linéarité monotone. J’ai passé de joyeuses années estudiantines à Rabat, avant de poursuivre un troisième cycle en France. J’y tenais absolument. Et même si à l’époque, mes parents étaient déjà au seuil de la retraite, ils se sont saignés pour m’offrir, au même titre que les aînés, des études à l’étranger. Je savais malgré tout ce que ça leur coûtait de me voir lever l’ancre, vu que j’étais la petite dernière et “la fleur de la maison”, dixit mon papa. 

Là-bas,je ne me suis pas vraiment acclimatée à une société trop individualiste à mon goût. Je n’ai jamais vraiment coupé le cordon, gardant un contact permanent avec mes parents, avec qui je communiquais beaucoup par téléphone ou via Internet. Ce parapluie de réconfort et de protection m’aidait dans les moments difficiles… J’étais plus proche d’eux que mon frère et ma sœur, également expatriés, qui ne manifestaient pas le moindre désir de rentrer au bercail. 

Quatre ans plus tard,et en dépit d’une opportunité professionnelle intéressante, j’ai donc pris la décision de plier bagage et de revenir au Maroc. J’allais bien finir par dénicher mon oiseau rare, in situ. Mon souhait était aussi de me faire embaucher dans ma ville de naissance, pour rester dans les parages de mes parents. C’est dans une banque casablancaise que j’ai fini par échouer par défaut, avec la promesse d’être mutée sur une agence rbatiedès qu’un poste serait à pourvoir. Par confort, j’ai voulu habiter sur place, en rentrant le week-end. Mais mes parents ne l’entendaient pas de cette oreille : une fille célibataire ne loue pas seule dans une grande ville ; question d’image et de réputation. Je me suis donc résolue à faire la navette. Quelque temps plus tard, j’ai fait la connaissance de Yassine, qui empruntait chaque matin le même train que moi. Très vite, il a été question de mariage, sans que je prenne vraiment le temps de le connaître. Mes parents ont été d’autant plus conquis par ce gendre tombé du ciel que, d’un commun accord, nous avons décidé de nous installer à Rabat, pas très loin de chez eux. Malheureusement, la lune de miel a été de très courte durée, car Yassine s’est révélé être un alcoolique chronique, qui me délaissait régulièrement pour aller faire la fête avec ses copains. De guerre lasse, j’allais me réfugier chez ma famille. 

Après six mois,l’affaire était pliée et le divorce consommé. La cicatrisation de la plaie, elle, a duré plus longtemps que prévu… Entourée de tendresse filiale, j’ai quand même réussi à remonter la pente et à reprendre foi en l’avenir. Je ne ressentais pas, à ce moment-là, l’emprise que mes parents commençaient à avoir sur moi, car je leur étais reconnaissante de leur soutien inconditionnel. 

Mais au fil du temps,imperceptiblement, ils ont commencé à s’appuyer sur moi pour nombre de petits détails de la vie quotidienne : “Boutaïna, va faire les courses en rentrant du travail.”, “Va chercher le plombier pour réparer la chaudière.”, “Va déposer les chèques à la banque”… Au début, je m’exécutais avec plaisir, notamment pour décharger maman, qui commençait à afficher les signes de fatigue liés à l’âge. Mais c’est bientôt devenu un fait établi. Je n’osais plus prétendre à un petit jogging en forêt, le dimanche matin, pour me vider du stress de ma semaine. D’un autre côté, mes parents, désœuvrés, étaient fréquemment en prise à de petits conflits, usants pour les nerfs, où ils s’envoyaient leurs quatre vérités à la figure. Quant à moi, j’étais souvent sollicitée pour arbitrer. Peu à peu, j’ai glissé dans la spirale “auto-boulot-dodo”. Les rares sorties entre copines n’avaient même plus de place. Par facilité, je me suis coupée du monde ; forte de mon statut de mardiyate el walidinqui allait bien être récompensée par le destin, un de ces quatre matins, à la lumière de tant de dévouement. Je ne me rendais juste pas compte que l’homme de ma vie n’allait certainement pas escalader mon balcon pour me cueillir au milieu des vieux meubles de ma chambre !

Curieusement,mes géniteurs n’abordaient plus du tout le sujet de mon remariage éventuel. Et pour cause, une de mes tantes m’a rapporté tout de go la réponse de ma mère, lors d’une fête, à une dame qui avait énoncé la banalité habituelle, “Allah aâtiha chi ould nass” : “Ça m’étonnerait… Elle n’a plus rien à faire d’un homme qui ne risque de lui apporter que des problèmes”. J’en ai gardé un petit relent d’amertume… D’autres choses commençaient aussi à m’agacer prodigieusement, en dépit de tout l’amour que je portais à mes parents. Le sujet des vacances, par exemple. Voulant m’évader en voyage organisé en Thaïlande, un pays cher à mon cœur, j’ai essuyé un nombre de réticences impressionnant : “C’est trop loin, trop cher et dangereux. Tu vas te retrouver avec un groupe de personnes que tu ne connais pas”. Et le dernier argument massue a été celui du chantage affectif : “Tu avais promis de nous conduire au Nord pour quelques jours et là, tu nous laisses tomber…”J’ai tenu bon, mais une fois à des milliers de kilomètres, j’ai dû les appeler deux fois par jour pour les rassurer sur mon sort.

En vérité,depuis un an, la donne est devenue encore plus compliquée depuis que ma vieille nounou est décédée et que mon père, dans la foulée, a fait un infarctus. La maison s’est vidée, un peu plus, et le climat est désormais pesant… A présent, la logistique repose entièrement sur mes épaules, et pour achever le tout, après son accident, papa est devenu hypocondriaque. Il réclame d’aller chez le médecin un jour sur deux : un coup c’est le rhumatologue ; un coup, le cardiologue ; une autre fois, l’urologue… Et comme aucun des praticiens ne réussit, selon lui, à soigner ses maux, il vogue de cabinet en cabinet. Et c’est bien entendu à moi qu’échoit la tâche de l’accompagner à ses consultations, lorsque je sors du bureau

Bref,mon oppression ne fait que grandir avec le temps. Je n’ose même pas m’en ouvrir à quelqu’un de la famille, sous peine d’être taxée de fille indigne et ingrate. Je me sens piégée dans cette situation. Je me débats aussi avec des sentiments très contradictoires : à certains moments, je me dis qu’ils exagèrent vraiment et ne se rendent pas compte du peu d’espace qu’ils me laissent pour exister ; et d’autres fois, je compatis à leur sort de personnes isolées et prisonnières de leur solitude. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai aucune envie de prendre ma retraite à trente-cinq ans. Pour l’heure, j’ai trouvé quelques petits subterfuges, pour bénéficier de quelques bouffées d’oxygène à l’extérieur : un supposé séminaire de ma banque à Marrakech, qui m’a permis de m’échapper avec une copine durant un week-end ; des cours d’anglais du soir, qui me font voir du monde et décompresser un peu… Mais j’ai encore du mal à revendiquer mon indépendance. D’autant que je vis sous leur toit et dois m’astreindre à leurs horaires de repas et de coucher. Pour eux, je reste, quel que soit mon âge ou mon degré de maturité, leur petite fille éternelle, présente à leurs côtés. Et plus ça va, plus ça empire… Dans notre société, le poids de la communauté reste décidément plus fort que les besoins propres de l’individu ! â—†

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