“Aâtini saki”… le procès moral d’un texte plat

Le dernier tube de la chanteuse Zina Daoudia a défrayé la chronique le mois dernier. D’aucuns sont allés jusqu’à considérer “Aâtini saki” comme une incitation claire à la débauche. Pourtant, un bref aperçu de la chanson populaire marocaine donne à réfléchir sérieusement sur ces accusations.

Coup de bol pour Daoudia ! La polémique suscitée par sa chanson “Aâtini Saki” a fait plus de bien à sa com’ que de mal à sa réputation. En effet, le secret du “succès” n’est pas tant lié à la qualité de la chanson qu’aux critiques cinglantes et aux rumeurs de poursuites judiciaires de citoyens indignés par la “connotation immorale” du texte. Ce dernier, qui promet de “faire des ravages parmi la gent masculine”, a surtout fait grimper sa cote sur YouTube. Dix millions de vues sur la seule chaîne officielle de la chanteuse en à peine un mois ! Daoudia entre dans le cercle fermé des stars qui buzzent et nous lui souhaitons bon vent… Pourtant, la réaction disproportionnée au texte de la chanson mérite que l’on s’y attarde.

Petit tour dans le patrimoine 

Sans avoir à faire une étude académique sur la question, une petite plongée sur YouTube dans le répertoire de Cheikha Zehafa, Samy Elmaghribi, Haja Hamdaouia, ou même du ténor de la chanson soufie Mohamed Bouzoubaâ, nous dévoile des textes d’une impressionnante liberté de ton. “Sedrek aâla sedri” parle clairement d’un corps-à-corps torride. “Kaftanek mehloul chehhani” est le soupir d’un monsieur excité par l’ouverture du caftan de sa bien-aimée, précisant plus loin “la qadi wala adoul” (sans juge ni adoul… sans contrat de mariage, cela s’entend !). “Ba Lahcen bechwiya” est carrément une allusion à l’acte sexuel qui n’a rien à envier à cet autre refrain particulièrement grivois : “Ah, kwitini ya debah lhwala, ya bou ghoufala”, évoquant ce tendre… vagin.

Mohamed Ameskane est journaliste, sociologue, auteur de plusieurs ouvrages sur le patrimoine musical marocain et co-réalisateur de la série documentaire musicale “Fil Bali Oghniyaton”. Pour le spécialiste qu’il est, le répertoire marocain regorge de textes légers, voire grivois, qui sont complètement tolérés. Même le Melhoun ou la musique andalouse, considérés aujourd’hui comme des genres élégants et raffinés, explosent de connotations sexuelles ou d’érotisme clair. Dans sa qasida “Rita”, par exemple, Driss Benali n’y va pas de main morte. On en trouve quelques passages intéressants dans le livre de Fouad Guessous, “Le Melhoun marocain dans la langue de Molière”: “La poitrine, verger alerte mais sublime… J’y mordrai à pleines dents et me confirai, qu’enfin de mes souffrances je suis libéré ! Tel les citrus, le chemisier, elles hissent et disent “Nous voici, nous voilà” ! Quel délice!… Les fesses roulis sulpiciens vont et viennent. Ah comme leur poids accentue ma torture… Les cuisses pardieu ! sonnent ma déconfiture ”…

Mais alors, qu’est-ce qui justifie la virulence des critiques à l’égard de celle qui ne veut que “se faire belle pour faire tourner les têtes” ?

L’art propre de retour

Pour Mohamed Ameskane, le wahhabisme apparu il y a quelques décennies a fini par ronger la société. Il met d’ailleurs l’accent sur un étonnant contraste. “Au moment où ces chansons grivoises étaient tolérées, la liberté que nous connaissons aujourd’hui, que chante Daoudia, n’existait même pas!”, commente-t-il. Maintenant que l’on dispose d’un peu plus de latitude dans l’espace public, le conservatisme tend à nous ramener vers plus de “pudeur”. “De la pure schizophrénie ! Ceux-là même qui combattent ce genre de chansons sont les premiers à les écouter en cachette. C’est l’adage islamique “Ida ibtoulitoum fa statirou” (Si vous êtes affligé d’une tare, occultez-la)”, renchérit le sociologue.

Mais Daoudia n’a pas uniquement été la cible des conservateurs. Anti-féministe, pro-harcèlement, superficielle…, autant de qualificatifs qui épinglent l’accusée sur sa page Facebook. Et Madonna, Shakira ou Rihanna ? N’incitent-elles donc pas au harcèlement sexuel ? “Ce n’est pas le même contexte socio-culturel. En Amérique, on peut sortir toute nue, cela n’implique aucun danger. Cette chanson donne l’impression que nous sommes contentes d’être accostées dans la rue”, étaye une jeune féministe.

Pour Mohamed Ameskane, la seule critique qu’on peut faire à la chanteuse concerne la qualité d’“Aâtini saki”. “Peut-être que la chanson est faible, tant au niveau du texte que de la musique ou de l’arrangement. Mais d’un point de vue purement sociologique, elle ne fait que narrer le quotidien de milliers, sinon de millions de jeunes filles. Daoudia ne chante que la réalité sociale”, ajoute-t-il. Exactement comme des dizaines de chanteurs chaâbi contemporains qui parlent ouvertement de nuits arrosées en galante compagnie, comme dans “Had lila hlat, njibou chi birate ou n3iytou lbnate” (la nuit embellit, ramenons des bières et invitons des filles), de Said Oueld El Houate ; ou encore “Qesri maâya aâla qed floussi ” (faisons la bringue à hauteur de mon budget…), de Kamal Labdi. Transaction payante ? Inutile de préciser que personne ne les a jamais sommés d’arrêter, ni du côté des féministes, ni de celui des islamistes…

Autre élément expliquant l’exaspération du public : la “déferlante khaliji” qui s’est abattue sur la chanson marocaine. “Un rythme massivement diffusé grâce aux chaînes golfiques, dont la fameuse Rotana, et qui marche au détriment de la musique marocaine !”, explique Ameskane. Mais surtout un rythme qui évoque les rapports mercantiles qui lient les travailleuses du sexe et les touristes du Golfe. Les hommes, eux, s’en donnent à cœur joie depuis les reprises de Lasri jusqu’aux derniers succès de Saad Lamjared.

Peut-on interpréter ce “deux poids deux mesures” autrement que par un patriarcat tellement ancré dans la société qu’il gagne même ceux qui le combattent ? Évidemment, cette même moralité, qui a toujours pesé sur la femme, devient de plus en plus oppressante à mesure que celle-ci a accès à une certaine notoriété d’artiste, au lieu de rester tapie dans les bars glauques du plus beau pays du monde…

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