L’engagement, autrement

Quelle place la nouvelle génération occupe-t-elle dans la vie politique et citoyenne ? Entre engagement partisan, accès aux responsabilités et mobilisation dans la société civile, les voies de participation se multiplient. Reste à savoir comment cette présence se traduit concrètement et quelle relève elle dessine. Décryptage.

Prendre sa place dans la société, c’est aussi prendre part aux décisions qui la façonnent. Pour les jeunes Marocains, cette participation emprunte plusieurs voies : la politique partisane, à travers l’adhésion, le militantisme ou l’exercice d’un mandat, mais aussi la société civile, le bénévolat, les initiatives citoyennes et les espaces numériques. Ces formes d’engagement coexistent et élargissent les manières de participer à la chose publique. La politique institutionnelle conserve néanmoins une place particulière : c’est notamment dans les partis que se structure la représentation et que se construit une partie de la relève.

Car l’évolution des pratiques ne signifie pas nécessairement un retrait de la vie publique. Aisha Kadaoui, docteure en science politique et en droit public, préfère parler d’une  “reconfiguration de la participation politique”. “Les jeunes continuent de s’intéresser à la chose publique, mais ils privilégient désormais des formes d’action qui leur paraissent plus directes, plus réactives et plus adaptées à leur génération”, analyse-t-elle. L’enjeu est désormais, selon la politologue, de créer davantage de passerelles entre ces nouvelles formes d’engagement et les institutions représentatives.

Quelle place dans les partis ?

À la fois espaces de militantisme, de formation et viviers de futurs cadres, les Chabibas — les organisations de jeunesse des partis — constituent l’une des principales portes d’entrée des jeunes dans les formations politiques. Au RNI, au PPS comme à l’USFP, les trois partis interrogés pour ce dossier mettent en avant leur présence dans les structures partisanes et leur progression vers les responsabilités.

Au RNI, la Fédération nationale de la jeunesse RNIste revendique plus de 20 000 membres à travers le Royaume. Dalal Menni, secrétaire générale du corps des ingénieurs du RNI et membre de la Fédération, indique également que le parti compte plus de 3.500 jeunes parmi ses quelque 10.000 élus et plus de 30 jeunes parlementaires dans les deux Chambres. Mais au-delà des chiffres, elle insiste sur leur rôle : “Les jeunes ne sont pas cantonnés à un rôle d’animation ou de mobilisation.” Ils participent, explique-t-elle, à la réflexion stratégique, dirigent des structures territoriales et siègent dans les instances nationales.

Au PPS, la Jeunesse socialiste est présente dans les structures locales, provinciales, régionales et nationales. Si aucun effectif global n’a été communiqué, Laila Dakiri, membre de son Bureau national et du Comité central du PPS, souligne que quatre membres du Bureau national de la Jeunesse socialiste siègent actuellement au Bureau politique. Pour elle aussi, l’enjeu est de dépasser la seule mobilisation militante: les jeunes participent “à la réflexion stratégique, à l’élaboration des positions politiques et à la prise de décision”. Elle souligne également l’attention portée à la participation des jeunes femmes.

À l’USFP, la Chabiba Ittihadia revendique près de 5.000 militants, dont 45 % de femmes. Selon Latifa Chérif, députée du groupe socialiste, les statuts du parti garantissent un quota minimum de 10% de jeunes dans les instances nationales, régionales et provinciales, une proportion qui serait, selon elle, dépassée dans les faits. Elle voit dans cette présence “un rôle central dans le renouvellement des élites politiques”. Ces données, difficilement comparables faute d’indicateurs communs, montrent néanmoins les passerelles entre organisations de jeunesse et structures partisanes.

Écoles de la relève

Débattre, défendre une position, comprendre l’action publique ou prendre la parole : autant d’apprentissages que les Chabibas revendiquent comme l’une de leurs missions. Au RNI, Dalal Menni parle d’une “école de leadership et de responsabilité”. “La politique […] est d’abord un apprentissage de l’écoute, de la rigueur, du dialogue, de la décision et du sens de l’intérêt général”, résume-t-elle.

Au PPS, Laila Dakiri décrit la Jeunesse socialiste comme une “école de citoyenneté, d’engagement et de formation politique”. Son propre parcours en témoigne : entrée dans l’organisation à 15 ans, elle siège aujourd’hui à son Bureau national et au Comité central du parti. Et à l’USFP, Latifa Chérif met en avant l’acquisition d’une expérience militante et de compétences en organisation, communication et débat public, destinées à préparer progressivement les jeunes à exercer des responsabilités.

Former constitue ainsi une première étape. Encore faut-il que cet apprentissage ouvre la voie aux lieux où se prennent les décisions.

Accéder aux responsabilités

C’est là que se joue une autre dimension du renouvellement générationnel : la capacité des jeunes à passer de l’engagement à la décision. Aisha Kadaoui rappelle à ce titre que l’article 33 de la Constitution de 2011 prévoit notamment d’étendre et de généraliser la participation de la jeunesse au développement social, économique, culturel et politique du pays. Pour la politologue, l’expérience ne doit pas devenir une barrière à l’entrée : “L’expérience est essentielle, mais elle ne constitue pas une condition préalable à la participation ; elle en est le fruit.”

Au RNI, Dalal Menni estime que cette progression passe par la confiance, la formation et le mérite. Il faut, selon elle, continuer à ouvrir des espaces de responsabilité aux jeunes tout en les préparant à des politiques publiques de plus en plus complexes. Le renouvellement ne consiste d’ailleurs pas seulement à “rajeunir les visages”, souligne-t-elle, mais aussi à renouveler les idées et les méthodes.

Au PPS, Laila Dakiri appelle à dépasser les “approches symboliques” pour assurer une présence effective des jeunes dans les institutions élues, les partis et les espaces de gouvernance. Formation, accompagnement et promotion des compétences doivent, selon elle, permettre aux nouvelles générations d’accéder réellement aux lieux de décision.

À l’USFP, Latifa Chérif insiste également sur l’ouverture et la confiance accordée aux nouvelles générations. “Lorsqu’on donne aux jeunes la possibilité d’assumer des responsabilités, ils démontrent qu’ils sont capables de porter des projets”, estime-t-elle, plaidant pour que leur présence puisse se traduire concrètement dans l’exercice des responsabilités politiques.

Mais renouveler ne signifie pas nécessairement remplacer. Aisha Kadaoui défend plutôt une logique de transmission : “L’enjeu n’est pas d’opposer les générations, mais d’organiser une transmission progressive des compétences et de l’expérience.” Une complémentarité qui permettrait d’articuler renouvellement des profils et expérience institutionnelle.

Reste que prendre part à la chose publique ne passe pas nécessairement par un parti ou un mandat. Pour une partie des jeunes, l’engagement se construit ailleurs, au plus près du terrain.

S’engager hors des partis

C’est ce qu’observe Mohamed Amine Zariat, entrepreneur social et président-fondateur de l’ONG Tibu Africa. “Les jeunes veulent comprendre leur utilité, contribuer aux décisions et voir l’impact concret de leur engagement”, explique-t-il. Inclusion, égalité des chances, environnement, solidarité ou accompagnement de leurs pairs : leur mobilisation se construit souvent autour de problématiques proches de leur quotidien.

Le sport peut ainsi devenir un terrain d’apprentissage de la responsabilité. Encadrer des enfants, devenir animateur ou éducateur, porter un projet : autant d’expériences qui permettent de passer du statut de bénéficiaire à celui d’acteur. À Mohammedia, Tibu Africa indique que son programme Génération Sportive, déployé dans 72 écoles publiques, a créé 75 emplois locaux et touché plus de 32.000 élèves.

Partis, associations, initiatives locales ou entrepreneuriat social n’ont évidemment ni les mêmes fonctions ni les mêmes finalités. Mais ils illustrent la diversité des espaces dans lesquels les jeunes peuvent prendre part à la vie collective. Pour Aisha Kadaoui, trois leviers peuvent permettre d’inscrire cette participation dans la durée : “former, inclure et faire confiance”. Car c’est peut-être là que se joue l’essentiel : permettre aux jeunes de passer de l’envie de participer à la possibilité d’agir. La relève ne se mesure alors pas seulement à l’âge de ceux qui occupent les responsabilités, mais à la place laissée aux nouvelles générations pour apprendre, proposer et, progressivement, prendre part aux décisions.

L’avis d’Aisha Kadaoui, Docteure en science politique et en droit public.

Parler d’un désengagement des jeunes vis-à-vis de la chose publique serait réducteur. On assiste plutôt à une transformation des formes de participation. Les partis, syndicats et organisations de jeunesse restent des espaces d’engagement, mais ils coexistent désormais avec les associations, les initiatives citoyennes, l’entrepreneuriat social ou les espaces numériques. L’un des enjeux consiste donc à créer davantage de passerelles entre ces différentes formes de participation et les institutions représentatives. La participation citoyenne s’apprend aussi par l’expérience, qu’elle soit acquise dans l’engagement associatif, les organisations de jeunesse, les partis politiques ou les espaces de concertation.

Il faut également dépasser l’idée selon laquelle les jeunes devraient disposer d’une longue expérience avant de pouvoir accéder à la décision. L’expérience est essentielle, mais elle ne constitue pas une condition préalable à la participation ; elle en est le fruit. On apprend aussi en exerçant progressivement des responsabilités, avec l’accompagnement de générations plus expérimentées. Trois leviers me paraissent dès lors essentiels : former, inclure et faire confiance. Former pour donner les outils nécessaires; inclure pour permettre d’acquérir une expérience réelle ; faire confiance, enfin, pour reconnaître la capacité des jeunes à proposer, agir et décider. Cette confiance suppose de reconnaître leurs compétences, de prendre leur parole en considération et de leur donner l’opportunité de contribuer concrètement à l’action publique. L’enjeu n’est donc pas d’opposer les générations, mais d’organiser leur complémentarité et la transmission de l’expérience. 

La relève se construit dans cette rencontre entre l’expérience des générations précédentes et les compétences, l’agilité et les nouveaux usages portés par les jeunes.

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