À l’approche de la CAN prévue du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026, le ballon rond est le sujet numéro un. Des stades bondés aux cafés, dans les villes ou douars, on dissèque les stratégies et la forme des joueurs comme si une partie du quotidien se jouait sur le terrain. Les émotions débordent, les débats s’enflamment. “Le sport en général, mais tout particulièrement le football, révèle que notre société peut être guidée par les émotions”, analyse le sociologue Abderrahim Gharib. “Quand le sport va, tout va. Une victoire footballistique peut faire oublier aux ouvriers la fatigue de la semaine, et aux plus modestes, la dureté de la vie”. Et d’enchaîner : “Depuis le Mondial de 2022 où les Lions de l’Atlas ont atteint les demi-finales, une nouvelle voie est explorée par de nombreux parents : le sport-études. Le marketing sportifparaît désormais aussi envisageable que l’ingénierie, le consulting ou la médecine”. Une révolution culturelle. “Avant, le football était mal vu”, lâche Amine Birouk, rédacteur en chef de Radio Mars. “Il était considéré comme un sport de voyou, destiné à ceux qui n’iraient pas loin dans les études. Enfant, si vous jouiez dans la rue, il ne fallait surtout pas que votre père vous surprenne. Aujourd’hui, les parents rêvent que leurs enfants deviennent footballeurs.”

a reçu les membres de l’équipe nationale au lendemain du Mondial 2022.
Un exutoire
Pour le sociologue Abderrahim Gharib, le terrain n’est pas un simple espace de jeu. C’est “une tribune où se mêlent colère, fierté et attachement à la patrie, explique-t-il, avant d’enchaîner : “Derrière les chants des Ultras, il y a trois types de messages : le mécontentement social, le nationalisme arabo-musulman et la défense de l’intégrité territoriale”. Bannière géante déployée en quelques secondes, fresques au message politique assumé, chorégraphies millimétrées, les tifos des Ultras, notamment les Winners du Wydad et les Green Boys du Raja, sont devenus un langage à part entière, une manière de dire ce que la jeunesse pense, rêve, revendique. Qu’il s’agisse d’honorer des figures mythiques, de soutenir la Palestine ou de rappeler la souveraineté nationale, le football devient un véritable baromètre social et politique. Et ce langage dépasse désormais les frontières. Leurs tifos ont fait le tour du monde, de la Botola aux compétitions FIFA comme la Coupe du Monde des Clubs.

Tournants historiques et soutien royal
“La monarchie a toujours considéré le football comme une vitrine”, indique Amine Birouk qui est l’une des mémoires vivantes du football national. “Feu Hassan II était un vrai passionné de football. En tant que jeune prince héritier, il était notamment président d’honneur du Wydad”, conte-t-il. “Sous son ère, Feu Hassan II a tout fait pour que le football rayonne.” La Coupe du Trône naît en 1957, la Coupe Mohammed V, rendant hommage au défunt roi, en 1962, et l’hymne national trouve ses paroles. “En 1969, après la qualification historique pour Mexico 70, première participation marocaine et deuxième pays africain et arabe à accéder au Mondial, Feu Hassan II lance un concours pour donner un texte à “An-nachid al-watani” afin de permettre aux joueurs de fredonner des paroles durant la traditionnelle présentation des hymnes, retransmise par les télévisions du monde entier.” Depuis, chaque moment fort du football marocain est devenu une affaire nationale : de la qualification de 1970 à l’exploit du premier tour franchi en 1986 en Coupe du Monde, jusqu’à la consécration en 2022 où le Maroc atteint les demi-finales-. “Une performance qui a poussé la FIFA à élargir les places africaines au Mondial”, assure Amine Birouk. Sous le règne de Mohammed VI, tout s’accélère : le Royaume devient une puissance footballistique assumée, redoutée. La Fédération royale marocaine de football, sous la direction de Fouzi Lekjaa, structure et modernise le football national. Les Lions de l’Atlas rugissent alors et le pays retient son souffle. “Un match Maroc-France n’est pas un simple match”, glisse le journaliste. Une histoire lourde, symbolique, où le football fut longtemps un espace d’expression face au pouvoir colonial. “Le Wydad a été fondé en 1937, sous le protectorat. C’était la première équipe composée uniquement de joueurs musulmans”, décrit Amine Birouk. “Elle avait une forte identité et a joué un rôle dans la construction de l’identité nationale.” En d’autres termes, la création du Wydad n’était pas seulement un acte sportif, c’était un geste de résistance, une réponse à l’interdiction faite aux Marocains d’accéder notamment aux piscines de Casablanca. En fondant le WAC, les nationalistes affirmaient leur droit à exister dans l’espace public, à travers un club qui deviendra l’un des emblèmes les plus forts du pays.

de talent couronnés du CAF Awards 2025.
Les femmes prennent le terrain
Si le football masculin a longtemps occupé le devant de la scène, le football féminin est en pleine explosion. “Quand j’ai commencé à jouer, le football féminin était souvent considéré comme une curiosité. Aujourd’hui, grâce aux clubs, à la Fédération royale marocaine de football (FRMF) et aux joueuses elles-mêmes, le talent des femmes est respecté et reconnu”, souligne Khadija Illa, ancienne joueuse et présidente de la Ligue Nationale de Football Féminin (LNFF). “Le regard a commencé à évoluer quand les gens ont commencé à voir le football féminin comme une discipline sérieuse et structurée, notamment avec le lancement de la ligue professionnelle et les belles performances de notre équipe nationale”, explique-t-elle. “La Coupe d’Afrique des Nations (CAN) féminine 2022 a été un véritable tournant. Elle a montré à tous que les Marocaines pouvaient rivaliser au plus haut niveau !” Le parcours des Lionnes inspire et brise des stéréotypes tenaces. Mais le chantier reste immense. “Les freins sont culturels et structurels : infrastructures, ressources, visibilité médiatique, postes de leadership”, liste-t-elle. Le football féminin devient alors un indicateur puissant de la place des femmes dans la société. “Quand on voit un stade rempli soutenir les Lionnes, on comprend que le football est devenu un espace où les barrières de genre se fissurent”, poursuit-elle. Puis arrive l’importance de la mère. Lorsque les Lions de l’Atlas sont reçus par le roi Mohammed VI, leurs mères à leurs côtés, l’image fait le tour du monde. “Le geste des Lions reçus par SM avec leur maman a été un message fort. Nous sommes tous attachés à nos mères : ce sont elles qui éduquent et transmettent les valeurs”, insiste Amine Birouk, rappelant, au passage, que la décision d’octroyer la nationalité marocaine à des enfants nés d’une mère marocaine et d’un père étranger a été prise par le roi Mohammed VI dans un discours prononcé le 30 juillet 2005 à l’occasion de la Fête du trône. “Nous avons beaucoup de joueurs binationaux”, précise-t-il.

Rayonnement du Maroc
Le football marocain dépasse ainsi largement les frontières. La participation aux Coupes du Monde ou aux compétitions africaines a permis de représenter le pays avec dignité et fierté. “Ceux qui ne connaissaient pas le Maroc par son économie ou sa géographie l’ont découvert par ses équipes et ses supporters”, résume le sociologue Abderrahim Gharib. Entre émotion collective, tifos monumentaux et célébrations, le football marocain s’impose comme une tribune sociale, un miroir culturel et un projet de société, un espace où chaque victoire raconte quelque chose du Maroc, de son histoire, de sa fierté et de son futur.

L’avis de Mohamed Amine Zariat, Président-fondateur de l’ONG Tibu Africa.
“Le football crée des communautés solidaires”
“Dans les quartiers populaires et les zones rurales où les opportunités sont limitées, le football est plus qu’une discipline sportive: c’est un accélérateur de développement humain. Le football crée un espace structurant où l’on apprend la discipline, la persévérance, l’esprit d’équipe, le leadership et la confiance en soi. Pour beaucoup, c’est le premier endroit où l’on se sent valorisé, écouté et capable de réussir. C’est aussi un outil qui permet d’inscrire les générations montantes et les jeunes vers les chemins de la réussite personnelle et professionnelle. À travers nos programmes à Tibu Africa, nous constatons que le football devient un levier d’éducation, d’inclusion, de vivre-ensemble et d’employabilité. Des jeunes découvrent en eux des talents qui dépassent le terrain : devenir coach, arbitre, animateur sportif, photographe sportive, créateur de contenus, entrepreneur social. Le ballon agit comme une porte d’entrée vers des horizons professionnels, mais aussi vers une meilleure santé physique et mentale. Dans les territoires vulnérables, le football crée des communautés solidaires. Il éloigne des cercles de violence et de décrochage, renforce les liens sociaux et permet à chacun, filles comme garçons, de devenir acteur du changement. Le football donne une boussole : il canalise l’énergie des jeunes et leur montre qu’un avenir ambitieux est possible, à condition d’être accompagné et encouragé.”

