Yasmina Zriouil : “J’ai eu l’idée un peu folle de créer un camp marocain à Burning Man”

Architecte, designer et créatrice d’expériences, Yasmina Zriouil explore le désert comme un espace de liberté, de spiritualité et de réinvention culturelle. Avec Sahar, le camp marocain qu’elle a fondé à Burning Man, elle fait du désert un lieu de rencontre entre cultures, traditions ancestrales et musique électronique. Du Nevada au Maroc, elle tisse des liens entre héritage et création contemporaine, pour faire vivre autrement la richesse culturelle du Royaume.

Comment est née l’idée de créer Sahar Camp à Burning Man ?
Tout a commencé pendant mes études d’architecture à Paris. En 2017, j’ai décidé de prendre une année de césure, de mettre ma maison dans un sac à dos et de partir découvrir le monde. Aux États-Unis, j’ai participé à l’organisation du Oregon Eclipse Festival : une ville de près de 50 000 personnes qui surgit au milieu de nulle part, vit pendant une semaine, puis disparaît. J’étais fascinée ! À mon retour à Paris, j’ai consacré mon mémoire à Burning Man et à l’architecture éphémère. Je me demandais comment une ville qui n’existe qu’une semaine pouvait créer un sentiment d’appartenance aussi fort. En 2019, j’ai découvert Black Rock City. Partout, je retrouvais des inspirations du désert et du nomadisme qui me rappelaient le Maroc. Je me souviens avoir demandé : « Mais vous êtes Marocains ? » Et non ! Je me suis dit : pourquoi notre pays n’est-il pas représenté ici ? Nous avons une culture du désert et un patrimoine immense à partager. J’avais 22 ans et cette idée un peu folle de créer un camp marocain à Burning Man. En 2022, grâce à mon ami Shawn Salamé, nous avons rejoint le Global Village avec 64 participants, alors qu’il m’avait conseillé de commencer à vingt ! (Rires.) Aujourd’hui, je porte la fondation et vision artistique de Sahar aux côtés d’une équipe formidable, notamment mon amie et coproductrice Rania Triki et notre ambassadrice Ines Rau.

Comment Sahar a-t-il évolué depuis 2022 ?
Au départ, je voulais créer un camp marocain. Aujourd’hui, Sahar est devenu une véritable famille internationale, portée en grande partie par des femmes, et j’en suis très fière. Chaque année, nous transportons un morceau du Maroc jusqu’au désert du Nevada : des tapis en laine, des tentes, des poteries et des objets façonnés par nos artisans. À Burning Man, tout est immense, spectaculaire. Moi, je voulais créer l’inverse : une oasis où l’on ralentit. On enlève ses chaussures, on marche sur les tapis, on partage un thé, des dattes, des figues. Même les boissons sont servies dans des verres en terre cuite. Ce qui me touche, c’est que les visiteurs respectent naturellement cet espace. Ils ressentent l’amour et l’attention que nous avons mis dans chaque détail et le traitent comme leur propre maison. Nous avons eu la chance d’accueillir des artistes extraordinaires comme Ines Rau, Deer Jade, AMÉMÉ, Monolink, Unders, JAMIIE, JOJO ABOT, ANNA, Bora Uzer, Lemurian, Santiago Bartolomé, Kel Assouf et Gallivanter… Je pense aussi à tous ceux qui construisent Sahar depuis ses débuts : Avi, Daniel, Antonio, Santiago, Ricardo, Sam et toute notre équipe. Sans eux, rien de tout cela n’existerait. Une scène m’a particulièrement marquée en 2026 : un artiste israélien, un Nigérian, une femme équatorienne et un trompettiste argentin jouaient ensemble sur notre scène. Je les regardais en me disant : voilà pourquoi nous faisons tout ça ! Créer un espace où les différences deviennent une richesse. Cette édition 2026 a aussi marqué un tournant. Sahar a aujourd’hui trouvé sa place à Burning Man, avec une identité forte, une communauté fidèle et des partenaires importants qui ont soutenu notre vision. C’est une nouvelle étape très prometteuse.

Pourquoi avoir voulu prolonger cette expérience au Maroc ?
Parce qu’une communauté a besoin de se retrouver pour continuer à grandir. Sahar est porté par une organisation artistique à but non lucratif aux États-Unis, et nos événements au
Maroc permettent aussi de soutenir nos projets. Mais surtout, j’avais envie de ramener cette communauté chez moi. Et franchement, quel meilleur endroit que le Maroc ? Notre pays possède une richesse culturelle, artistique et spirituelle extraordinaire. Pourtant, certains événements internationaux passent à côté de tout cela. On vient écouter des DJs, visiter un souk, puis on repart en pensant avoir découvert le Maroc. Moi, je voulais que les gens vivent réellement notre culture. Depuis 2022, nous avons imaginé différentes expériences, notamment La Kahina et Sands of Kismet, avec des partenaires comme Maev, The Source et Swell Solution. Notre prochaine collaboration se fera avec Beyond Fears le 29 mai 2027. Nous y faisons dialoguer musique électronique, traditions marocaines et cérémonies gnawa. Nous avons eu l’honneur d’accueillir les Hamadchas, les Ahouach et des maîtres Gnawistes comme Maâlem Baqbou, Maâlem Abdelkbir Merchane et Omar Hayat. Ce qui me fascine, c’est cette capacité du Maroc à faire coexister différents univers. Une lila gnaoua peut être vécue comme une véritable rave spirituelle : la répétition des rythmes, la danse, la transe, cette énergie collective qui nous transporte. Et le lendemain, on peut vivre une rave électronique avec la même intensité. Je ne voulais pas créer un festival de plus, mais un pont entre nos ancestres, notre héritage et nos nouvelles generations.

Qu’est-ce qui rend vos expériences si particulières ?
Pour moi, tout est une question de sacré et d’attention aux détails. Je crois profondément que la vie elle-même peut être ritualisée, et que chaque instant peut devenir sacré. Même boire son café le matin, croquer dans une pomme ou marcher pieds nus. Tout dépend de l’attention et de l’intention qu’on y porte. Un ami m’a dit un jour qu’il suffisait de marcher dans une médina marocaine pour comprendre la sacralisation des espaces, des objets. Tout est soufisme. Le cuivre façonné par nos maâlem, le plâtre sculpté dans nos riads, les 5 appels à la prière, les portes derrière lesquelles se cachent des mondes entiers… C’est quelque chose qui nourrit profondément mon architecture. Dans nos événements, cette sensibilité se retrouve partout : l’encens à un moment précis, l’eau de fleur d’oranger que l’on vaporise, les fruits que l’on partage, la manière dont un artiste ouvre une nuit et dont un autre la clôture. Au Maroc, nous pouvons commencer par une nuit autour d’une lila gnaoua et de ses sept couleurs, puis célébrer le lendemain autour de la musique électronique. Nous proposons aussi des ateliers de mouvement, du breathwork et de la méditation, en essayant toujours de ramener des facilitators internationaux qui proposent des choses nouvelles dans un cadre intime d’environ 300 personnes. Je veux que les gens soient acteurs de l’expérience, pas simplement spectateurs. C’est dans la manière dont on prend soin d’un espace, dont on l’habite et dont on le partage avec les autres que naît, pour moi, toute la magie de l’expérience.

Et finalement, qui est Yasmina Zriouil ?
Mon grand-père adore raconter que, le jour où je suis née, j’avais les yeux grands ouverts, à observer absolument tout autour de moi. Il aurait dit à mes parents : « Cette petite va vous en faire voir de toutes les couleurs ! » Et je crois qu’il avait plutôt raison ! (Rires.) Je suis née au Maroc, cet arbre dont les racines plongent en Afrique et qui respire par ses feuilles dans le monde. J’ai grandi entre les traditions marocaines, un islam modéré et une éducation française. Cette double culture m’a appris très tôt à faire dialoguer différents
mondes, plutôt qu’à les opposer. À 18 ans, je suis partie étudier l’architecture à Paris. J’aime dire que l’architecture m’a offert ces lunettes pour regarder le monde autrement, et que mes voyages m’ont appris à le ressentir. Du Mexique à Cuba, jusqu’à l’Amazonie colombienne, j’ai découvert d’autres rapports à la nature, à l’espace, au corps et au sacré. Aujourd’hui, je suis architecte, designer et créatrice d’expériences. Mais je crois que je suis surtout une génératrice d’idées, d’énergies et de connexions humaines, avec toujours une centaine de projets dans la tête ! Ce qui me fait vibrer, c’est de transformer ces idées en quelque chose de palpables, de réunir des talents et de construire des univers qu’on peuvent habiter, toucher et partager. Et malgré tous mes voyages, je suis profondément marocaine. Plus je découvre le monde, plus je me rapproche de mes racines. Aujourd’hui, c’est aussi vers l’Afrique que se tourne ma curiosité, avec cette envie de continuer à apprendre, à créer des ponts et à faire vivre notre héritage autrement. Et puis, je me dis souvent qu’on n’a qu’une vie, alors autant en faire quelque chose d’extraordinairement sacré, non ?

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