Mahdi Halmi : “La baisse de la fécondité est avant tout tirée par des transformations socio-économiques profondes”

Avec 1,97 enfant par femme en 2024, le Maroc passe sous le seuil de renouvellement des générations fixé à 2,1 enfants par femme. Ce recul de la fécondité reflète les transformations sociales et économiques que connaît le pays, mais aussi l’évolution des aspirations et des choix en matière de vie familiale. Quels facteurs expliquent cette tendance et quelles conséquences pourrait-elle avoir pour la société marocaine ? Eléments de réponses avec Mahdi Halmi, chef du bureau de l’UNFPA au Maroc.

Qu’entend-on exactement par « seuil de renouvellement de la population » et pourquoi est-il fixé à 2,1 enfants par femme ? Ce seuil est-il universel ou varie-t-il selon les pays ?

Le seuil de renouvellement de la population désigne le nombre moyen de naissances par femme nécessaire pour qu’une génération soit remplacée par une génération de même taille.

Dans les populations à faible mortalité, ce seuil est généralement estimé à 2,1 enfants par femme car il faut au minimum deux enfants par couple pour remplacer numériquement les deux parents, tandis que le supplément tient notamment compte de la mortalité avant l’âge reproductif et du fait qu’il naît légèrement plus de garçons que de filles. Cependant, ce seuil n’est toutefois pas universel : il varie d’un pays à l’autre selon trois grands facteurs démographiques :

Premièrement, le taux de mortalité : là où la mortalité infantile et juvénile est plus élevée, le seuil nécessaire s’élève nettement pour garantir qu’un nombre suffisant d’enfants atteigne l’âge adulte.

Deuxièmement, la migration constitue un facteur distinct : elle ne modifie pas directement le seuil de remplacement des générations, mais elle influence fortement l’évolution de la taille de la population. Un pays peut donc avoir une fécondité inférieure au seuil de remplacement tout en continuant à voir sa population augmenter sous l’effet de l’immigration et/ou de sa structure par âge. En effet, des pays comme la France, la Suède, l’Australie, le Canada ou les États-Unis affichent des taux de fécondité inférieurs à 2,1 depuis longtemps, mais leur population continue d’augmenter sous l’effet de la migration.

Et finalement le ratio garçons-filles : Un déséquilibre prononcé à la naissance modifie le nombre de filles nées et ajuste le seuil à la hausse.

Quelles sont les conséquences d’une fécondité inférieure au seuil de renouvellement ?

Lorsqu’un pays enregistre une fécondité durablement inférieure au seuil de renouvellement de 2,1 enfants par femme, cela entraîne d’importantes mutations démographiques, économiques et sociales. À long terme, cette situation peut entraîner des mutations démographiques structurelles, telles que le vieillissement de la population et une diminution du nombre de jeunes adultes sur le marché du travail, nécessitant des investissements accrus dans l’adaptation des politiques sociales, l’éducation et la productivité, mais également dans le capital humain, l’emploi des jeunes et des femmes et le vieillissement en bonne santé.

Sur le plan économique et social, cette transition peut accroître les besoins d’adaptation des systèmes de protection sociale. L’augmentation de la part des personnes âgées peut notamment avoir des implications pour les régimes de retraite, les systèmes de santé et les besoins en soins de longue durée. Ces évolutions doivent toutefois être appréciées au regard de la participation économique et sociale des différentes générations, de leur état de santé et des gains de productivité.

Toutefois, une fécondité inférieure à 2,1 ne se traduit pas nécessairement par un déclin immédiat de la population. La structure par âge, l’allongement de l’espérance de vie et les migrations influencent également la trajectoire démographique d’un pays.

Comment expliquer la baisse de la fécondité au Maroc, passée de 5,5 enfants par femme en 1982 à 1,97 en 2024 ?

Pour expliquer l’évolution de la fécondité au Maroc, enregistrée à 1,97 enfants par femme en 2024, les analyses de l’UNFPA mettent en lumière une combinaison complexe de facteurs économiques, sociaux et sanitaires qui pèsent sur les choix de vie des citoyens.

En premier lieu, les contraintes économiques et le coût de la vie constituent un frein majeur au projet parental. Selon l’enquête mondiale UNFPA/YouGov, 47 % des répondants au Maroc soulignent que les considérations financières influencent leur projet familial, les conduisant à envisager une taille de famille inférieure à leurs souhaits initiaux. Les questions liées au coût du logement (citées par 20 % d’entre eux), ainsi qu’à la sécurité de l’emploi (15 %), témoignent de l’importance accordée par les jeunes adultes à la stabilité matérielle pour offrir les meilleures conditions d’épanouissement à leurs futurs enfants.

À ces obstacles matériels s’ajoutent des difficultés d’accès aux services de santé. Au Maroc, 33 % des répondants affirment être confrontés à la difficulté d’accès à des soins médicaux ou à des services de santé liés à la reproduction ou à la contraception, tandis que 19 % soulignent l’impact de problèmes de santé généraux ou de maladies chroniques sur la taille de leur famille.

Sur le plan sociétal, cette évolution de la fécondité s’explique de manière déterminante par la réduction rapide des taux de natalité chez les adolescentes et les jeunes femmes, couplée à un report généralisé de l’âge au mariage et de la première maternité. L’amélioration de la scolarisation des filles et leur aspiration légitime à une insertion professionnelle conduisent à un allongement des études, réduisant la période reproductive.

Les programmes de planification familiale ont-ils pour objectif de réduire la fécondité ?

Les rapports de l’UNFPA, notamment le rapport sur l’État de la population mondiale, invitent à opérer une distinction conceptuelle et historique fondamentale entre la transition démographique, qui relève d’un processus macro-social, et les programmes de planification familiale, conçus comme des outils de santé publique et de droits humains.

Sur le plan conceptuel, il est essentiel de distinguer entre les deux. La transition démographique est un phénomène historique global qui désigne le passage d’une tendance de forte natalité et de forte mortalité à une tendance à la baisse de ces valeurs. Cette baisse de la fécondité est avant tout tirée par des transformations structurelles et socio-économiques profondes : l’élévation du niveau d’instruction des filles, la baisse de la mortalité infantile, l’urbanisation, l’accès à l’emploi et l’évolution du coût de la vie. À l’inverse, les programmes de planification familiale constituent l’ensemble des services de santé, d’information et d’éducation permettant l’accès aux méthodes contraceptives. Ils ne constituent pas le moteur principal de la transition démographique, mais l’instrument qui permet aux individus de concrétiser leurs choix reproductifs de manière sûre.

La planification familiale agit aujourd’hui dans deux directions complémentaires pour soutenir les choix individuels. Elle permet d’éviter les grossesses non intentionnelles grâce à un accès universel à la contraception moderne, tout en soutenant la concrétisation des désirs d’enfants en intégrant la prise en charge de l’infertilité et des soins maternels de qualité.

C’est pourquoi l’UNFPA préconise de changer radicalement les critères d’évaluation de ces politiques : le succès d’un programme ne se mesure plus à l’aune du Taux Global de Fécondité ou de simples quotas quantitatifs, mais à travers l’autonomie contraceptive et l’alignement réel des services sur les aspirations des femmes et des couples.

Quel rôle les États doivent-ils jouer pour garantir l’accès à la planification familiale tout en respectant les choix reproductifs des femmes et des couples ?

Les rapports de L’UNFPA appellent les États à garantir l’accès à la planification familiale tout en respectant l’autonomie et les choix reproductifs de chacun. Pour cela, ils doivent abandonner les quotas démographiques, assurer un accès universel à des soins de santé sexuelle et reproductive sans discrimination, promouvoir une éducation sexuelle fondée sur des données scientifiques et lutter contre la désinformation. Ils doivent également améliorer les conditions socio-économiques, favoriser l’égalité de genre et protéger les individus contre toute forme de violence ou de coercition reproductive. L’objectif est de permettre à chacun de réaliser librement ses choix en matière de procréation, dans le respect de ses droits et de ses aspirations.

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