Casablanca, carrefour d’influences architecturales

Casablanca n’est pas uniquement la toile de fond d’une romance cinématographique inoubliable. Forte d’un héritage architectural riche et pluriel, la ville porte l’empreinte de grandes figures dont les réalisations ont façonné un paysage urbain où l’architecture raconte autant son histoire que celle d’un dialogue constant entre traditions marocaines, apports européens et modernité.

Casablanca fascine autant qu’elle exaspère. Elle a ce je-ne-sais-quoi qui la rend vibrante, unique, irrésistible. Peut-être son histoire ? Celle qui se raconte autant dans ses rues, ses places et ses bâtiments que dans ceux qui la vivent. Son nom, Casablanca, un mot venu d’ailleurs (littéralement “la maison blanche”) ne raconte qu’une partie de l’histoire. Comme le rappelle Mahja Nait Barka, secrétaire générale de Casamémoire, “Casablanca et Dar Al Beida ne disent pas la même chose. Le premier est un nom importé, visible depuis le large, tandis que Dar Al Beida, c’est l’histoire intérieure, celle du deuil, de la mer et de la mémoire.”

À l’origine, la ville s’appelait Anfa, port actif dès le Xème siècle, avant qu’un marchand de Kairouan, Sidi Allal, y construise un petit mausolée pour sa fille, Lalla Beida, morte en mer. “C’est ce lieu, la maison de Beida, que le sultan Sidi Mohammed Ben Abdellah reprendra au XVIIIème siècle,” poursuit Nait Barka. Ainsi, Casablanca s’ancre dans une géographie et une symbolique double : un nom extérieur tourné vers l’océan, et un nom intérieur qui dit le lien à la terre, au deuil et à la mémoire. “Ces deux noms coexistent aujourd’hui, sans s’opposer, mais en racontant des manières différentes d’habiter et de regarder la ville”, souligne-t-elle.

Cette pluralité n’est pas un simple détail historique. Elle dit déjà tout de Casablanca : une ville traversée par plusieurs récits, plusieurs appartenances, plusieurs imaginaires. Une ville intérieure et extérieure à la fois, que l’on habite autant qu’on la projette. D’une petite ville portuaire de la province de Tamesna, elle s’est progressivement transformée : d’une médina d’à peine 45 km² en 1990, elle est devenue aujourd’hui une métropole africaine de plus de 1650 km².

 

Longtemps pourtant, Casablanca a été réduite à une création du Protectorat, à une ville presque surgie de nulle part au début du XXème siècle. Une lecture que les spécialistes jugent trop étroite. L’ancienneté du site est bien plus profonde. Pour Rachid Andaloussi, architecte et grand témoin de l’histoire urbaine de la métropole: la ville s’inscrit dans une temporalité très longue, presque préhistorique, rendue possible par une côte naturellement protégée qui a favorisé l’adossement de la médina à la mer. “Casablanca est une ville du Néolithique, adossée à une darse naturelle, un port sûr, sur une mer violente”, explique-t-il.

Au XVIIIème siècle, sous le règne de Sidi Mohammed Ben Abdellah, la ville est reconstruite et réorganisée. Mais c’est au XXème siècle que s’opère le basculement décisif. Avec le Protectorat, Casablanca change brutalement d’échelle. Le port devient le moteur de son développement, au point qu’Andaloussi parle d’une véritable “symbiose” “impossible de dire si c’est le port qui a fait Casablanca ou Casablanca qui a fait le port.” La ville se pense alors comme une plateforme industrielle et commerciale, connectée aux flux internationaux. “On y bâtit non seulement des infrastructures, mais aussi une vision : celle d’une métropole moderne, ouverte sur les flux, les échanges, les investissements, les migrations”, souligne-t-il.

Dans cette dynamique, le maréchal Lyautey fait de l’architecture un instrument stratégique : “Il a utilisé l’architecture comme un outil de puissance : le port, la poste, le tribunal, la banque… tout cela pour ancrer le Maroc dans la modernité.” Avec le développement du port et des réseaux de communication, Casablanca s’impose progressivement comme capitale économique et symbole d’un urbanisme moderne, à la croisée de la rationalité européenne et des dynamiques locales.

Cette accélération explique en grande partie pourquoi Casablanca occupe une place à part dans le paysage marocain. Pour Karim Rouissi, architecte, urbaniste et président de l’association Casamémoire, il faut d’ailleurs dépasser l’idée classique de “laboratoire architectural du XXème siècle”. “Ce n’est pas seulement un lieu où l’on aurait essayé des formes avant de les exporter ailleurs : c’est un lieu où des solutions ont été inventées pour elle-même”, affirme-t-il. Il évoque même un “laboratoire humain”, façonné par le brassage des populations venues de tout le Maroc et d’ailleurs, où se sont construites de nouvelles identités urbaines.

Une identité architecturale plurielle

C’est sans doute là que réside la singularité la plus forte de Casablanca. Son identité architecturale ne repose pas sur un style unique, mais sur la coexistence de plusieurs langages. Mahja Nait Barka la décrit comme une “ville-archipel” faite de fragments et de strates. Chaque quartier, chaque époque, chaque bâtiment y raconte une histoire différente. Loin d’une harmonie figée, Casablanca produit une beauté de juxtaposition, de tension, parfois même de contradiction.

Trois grands temps structurent ainsi son paysage architectural. “Le premier est celui du début du XXème siècle, avec l’émergence du néo-mauresque, voulu comme une manière d’intégrer des références locales dans le projet urbain moderne, puis l’essor de l’Art déco, qui devient l’une des signatures les plus fortes de la ville”, précise Mahja. Le second moment se situe entre les années 1950 et 1970 : après l’indépendance, “une nouvelle génération d’architectes comme Élie Azagury ou encore Jean-François Zevaco expérimente un modernisme plus audacieux, parfois traversé de brutalisme, avec une attention au climat, à la lumière, aux usages”, poursuit-elle. Enfin, il y a la période plus récente, à partir des années 2000, marquée par une architecture plus globalisée, plus standardisée. Mais dans le même temps, on observe aussi des tentatives de réinterprétation du patrimoine.

Karim Rouissi complète cette lecture en rappelant que “les styles se chevauchent plus qu’ils ne se succèdent.” Il évoque les premières hybridations éclectiques du centre-ville, le néo-mauresque imposé comme écriture du Protectorat, puis un Art déco casablancais nourri non seulement de références universelles, mais aussi de savoir-faire marocains, espagnols, portugais et français. À cela s’ajoutent ensuite le modernisme, le brutalisme, puis des écritures plus singulières, comme celle de Zevaco. Casablanca, en somme, n’est pas un manuel de l’architecture du XXème siècle : c’est un tissu vivant où les formes dialoguent encore.

Aujourd’hui, la ville poursuit ses mutations : le quartier CFC, symbole d’une “architecture générique”, selon Rouissi, “pourrait gagner en singularité s’il s’ancrait davantage dans la mémoire urbaine, en valorisant son patrimoine culturel d’origine.”

 

Un musée à ciel ouvert

Au cœur de cette histoire architecturale, certains ensembles s’imposent comme des évidences. Pour Mahja Nait Barka, la place Mohammed V en est l’expression la plus aboutie : “L’ensemble architectural de la Place Mohammed V est pour moi le cœur symbolique de Casablanca. C’est là que tout se cristallise : la monumentalité, la mise en scène du pouvoir, les architectures spectaculaires.” 

Conçue dans les années 1920, elle rassemble des édifices majeurs : le Palais de Justice, la Grande Poste, la Wilaya, l’Hôtel de Ville, Bank Al Maghrib… dans une composition qu’elle décrit comme “très cohérente, qui fusionne avec brio les codes européens et les références arabo-andalouses”. Ce dialogue entre influences traduit l’ambition d’une ville pensée comme vitrine de modernité, tout en s’ancrant dans un langage local.

Mais Casablanca ne se limite pas à ses grands ensembles institutionnels. Elle se déploie dans une diversité d’écritures architecturales, où cohabitent monuments, bâtiments du quotidien et expérimentations modernistes. Karim Rouissi propose ainsi une lecture plus personnelle des édifices marquants : “On peut citer l’immeuble Assayag, sur le boulevard Hassan Seghir, réalisé par l’architecte français Marius Boyer à partir de 1930, ou encore l’immeuble Liberté, avec ses 17 étages, construit entre 1948 et 1951 par l’architecte suisse Léonard René Morandini.”

Il y ajoute le bâtiment rétro-futuriste de l’aérogare de Tit-Mellil signé par Jean François Zevaco aux côtés de Paul Messina et Dominique Basciano ou encore la Villa Ronde, icône architecturale de la colline d’Anfa construite entre 1963 et 1965 par l’architecte allemand Wolfgang Ewerth.

Rachid Andaloussi cite pour sa part des édifices emblématiques parmi lesquels les arènes, la Villa El Mokri, la mosquée Hassan II ou encore la Mehkama du Pacha aux Habous, véritable condensé du génie artisanal des maâlems marocains avec son zellige, ébénisterie, arcades et portails qui en fait une splendeur de l’architecture musulmane.

Cette richesse architecturale se retrouve également dans les édifices religieux, qui témoignent du cosmopolitisme de la ville. Mahja Nait Barka invite à porter le regard au-delà des parcours classiques: “Casablanca, c’est la diversité de formes dans un même espace urbain.” Elle évoque ainsi la Mosquée Al Qods de Roches Noires, ancienne église aux codes néo-gothiques, la Mosquée Assouna et son minaret brutaliste, la synagogue Ettedgui au cœur de la médina, ou encore l’église du Sacré-Cœur et Notre-Dame de Lourdes avec leurs architectures monumentales et modernes. “Ces lieux […] racontent une autre histoire de Casablanca : une ville de cohabitation, de circulation, de transformation”, explique-t-elle. À travers eux se dessine une ville plurielle, où les styles et les usages se transforment sans effacer les traces du passé.

 

Les défis contemporains

Mais Rachid Andaloussi insiste sur une réalité plus douloureuse : celle des démolitions successives qui ont amputé la ville d’une part de sa mémoire, qu’il s’agisse du Vox, de l’hôtel d’Anfa, des arènes ou de nombreuses villas de quartiers comme Gautier ou Racine. “En démolissant ces quartiers, on n’a pas démoli que de l’architecture, on a démoli de la végétation”, insiste-t-il, soulignant la perte d’un rapport plus humain à la ville.

 

Cette tension entre patrimoine et transformation est aujourd’hui au cœur de l’avenir casablancais. Sur ce point, Karim Rouissi est clair : “la grande question n’est plus seulement celle de la sauvegarde, mais celle de la valorisation. Conserver des bâtiments sans leur donner d’usage ne suffit pas. Le vrai défi consiste à faire du patrimoine un levier de développement urbain, social, culturel et économique”. En d’autres termes : comment faire en sorte que la ville avance avec son patrimoine, plutôt qu’en le contournant ou en le sacrifiant ?

Mais Casablanca n’est pas seulement un décor ou un patrimoine à contempler. Elle est un espace de circulation, de sécurité, de respiration, de sociabilité. “Quand on éloigne le logement social, quand on standardise les quartiers, quand on écrase les échelles humaines, ce sont aussi les usages quotidiens qui sont affectés : les trajets, les commerces de proximité, l’accès aux écoles, la qualité des espaces publics, la possibilité pour certains groupes de se sentir légitime dans la rue”, appuie Rouissi.

Rachid Andaloussi défend l’importance d’une ville à échelle humaine, avec du commerce en rez-de-chaussée, de la lumière, de la sociabilité, une rue qui vit. Mahja Nait Barka, de son côté, rappelle que comprendre la ville, c’est aussi apprendre à la regarder autrement, à s’y attacher, à en faire une expérience sensible. Quant à Karim Rouissi, il insiste sur l’idée d’une ville inclusive, qui sache intégrer son passé sans exclure ses habitants. Casablanca n’est pas seulement un objet d’architecture, c’est un territoire d’expériences vécues, un espace où se jouent aussi la liberté de circuler, la visibilité, la mémoire et la place des femmes.

Au fond, Casablanca fascine parce qu’elle échappe aux images simples. Elle n’a ni l’évidence patrimoniale d’une ville impériale, ni l’unité d’un centre historique entièrement préservé. Elle est plus nerveuse, plus accidentée, parfois plus ingrate à première vue. Mais c’est précisément cette tension qui fait sa force. Ville de mémoire et de vitesse, de blessures et d’élans, d’hybridation et de projection, elle continue à chercher son équilibre entre héritage et futur.

Ces femmes qui ont façonné Casablanca

La place des femmes dans l’histoire architecturale de Casablanca est longtemps restée en retrait, souvent reléguée à la marge des récits dominants. Mahja Nait Barka parle d’une histoire “invisibilisée”. Pourtant, des figures ont compté, parfois dans l’ombre, parfois dans le militantisme patrimonial, parfois dans la restauration concrète des édifices. Karim Rouissi élargit encore la réflexion en rappelant que l’histoire de l’architecture, au Maroc comme ailleurs, a longtemps été racontée comme une ville d’ingénieurs, d’urbanistes, de bâtisseurs, de décideurs, presque toujours masculins, laissant les femmes dans des positions secondaires : salariées d’agence, collaboratrices, coautrices rarement reconnues à égalité. 

Longtemps absentes des récits dominants sur l’architecture casablancaise, plusieurs femmes ont pourtant joué un rôle essentiel dans la manière de penser, préserver ou transformer la ville. Mahja Nait Barka cite d’abord Jacqueline Alluchon, membre fondatrice de Casamémoire, dont l’engagement a été décisif dans la reconnaissance du patrimoine moderne de Casablanca. Elle évoque aussi Salima Naji, impliquée dans la transformation de la Villa Carl Ficke, et Souad Belkeziz, engagée dans la restauration de Kora Al Ardia, la célèbre coupole de Zevaco place des Nations Unies. Plus discrète dans les récits officiels mais tout aussi importante, Eliane Castelnau rappelle que des femmes ont bien produit de l’architecture à Casablanca, sans toujours être intégrées à la mémoire collective. Aujourd’hui, la dynamique change. Les écoles d’architecture comptent une forte majorité d’étudiantes, et une nouvelle génération de femmes participe pleinement à l’écriture du Casablanca contemporain.

Casablanca n’est pas uniquement la toile de fond d’une romance cinématographique inoubliable. Forte d’un héritage architectural riche et pluriel, la
Casablanca évolue sans cesse, portée par un marché immobilier dynamique. Du centre historique aux nouveaux quartiers, la ville se transforme.
Piperade légèrement pimentée, purée de légumes racine, émulsion de Bouillabaisse.
Casablanca ne cesse de se réinventer. Depuis quelques années, plusieurs chantiers ont été lancés afin d’améliorer la qualité de vie