Abdessamad Dialmy : “Il est temps d’adopter le paradigme différents mais égaux”

Lancée par le roi Mohammed VI, la réforme du Code de la famille doit rétablir l’égalité entre les sexes et l’équilibre au sein de la famille. Pour le Pr. Abdessamad Dialmy, sociologue et expert-auteur en sexualité, genres et féminismes en Islam, cette réforme sera l’occasion d’une remise en question de la masculinité. Entretien.

Les réticences à l’égalité homme-femme ne sont pas nouvelles. Qu’en était-il en 2004 lorsque la nouvelle Moudawana a été rédigée en intégrant quelques avancées en matière de droits des femmes ?

Pour la majorité in-égalitariste (hommes et femmes), le Code de la Famille de 2004 a été perçu comme une trahison de la Chari’a, une trahison qui octroie des droits indus aux femmes. La notion d’égalité des droits hommes-femmes était et reste encore étrangère à cette majorité parce qu’elle est étrangère aux textes sacrés (Coran et Hadith) eux-mêmes. Seule la notion d’équité (Insaf) prévaut : donner à chaque sexe ses droits, des droits spécifiques, inégaux. Pour la majorité, ces textes sont la seule référence acceptable en la matière. Et il est faux de croire que seuls les hommes étaient insatisfaits du Code de la famille. La majorité des femmes, tout en étant victimes de l’ancien “Code du Statut Personnel” (Moudawwanate Al Ahwal Al Shakhsya)), rejetait la nouvelle. Pour elles, l’ancienne était une expression plus fidèle de la volonté d’Allah. Certes, la minorité égalitariste (hommes et femmes) a vu dans le Code de la famille une réparation accordée aux femmes à travers la suppression de la notion d’obéissance de l’épouse, la possibilité pour une jeune fille de se marier sans tuteur, l’élévation de l’âge au mariage à 18 ans, la restriction du droit du mari à la polygamie, la simple incompatibilité de caractère permettant à la femme de demander le divorce… Ces conquêtes féministes ont provoqué une réaction patriarcale de la part des exécuteurs de la loi également. Ceux-ci ont mal interprété et/ou mal appliqué les nouvelles dispositions en faveur des femmes. La permissivité judiciaire relative à l’âge au mariage et à la polygamie a violé l’esprit féministe du Code de la famille.

Entre hier et aujourd’hui, pensez-vous que la peur de cette égalité se soit accentuée chez les hommes? Quelles en seraient les raisons ?  

Oui, on peut supposer que la peur masculine se soit accentuée aujourd’hui du fait que le Code de la famille leur a fait perdre des pouvoirs et des privilèges (pouvoir de répudier librement ou pouvoir de reprendre son épouse sans son consentement pendant le délai de viduité entre autres). Pour la majorité des hommes, le Code de la famille ne défend pas la famille au sens étendu et tradi-marocain, “Al Aila”, mais promeut une famille nucléaire conjugale (Al Ousra). Or celle-ci n’est pas encore socialement définie comme un système de relations égalitaires entre les conjoints, mais uniquement perçue comme un contrat entre un homme et une femme inégaux dès le départ et par définition (patriarcale), un type de famille nouveau certes, mais qui doit maintenir et reproduire l’inégalité des conjoints. Ne pas retrouver la norme de l’inégalité dans le patriarcat (islamisé/légitimé), dans la famille nucléaire et dans le Code de la famille fait peur aux hommes. D’autant plus qu’aujourd’hui, les revendications égalitaristes des féministes (hommes et femmes) sont plus audacieuses. À titre d’exemple, on demande de rompre définitivement avec la notion de la qiwama masculine, c’est-à-dire avec cette compétence/qualité “exclusivement” masculine d’entretenir les femmes, telle qu’elle est interprétée dans le Coran. Et de la remplacer par la notion de responsabilité commune et partagée, c’est-à-dire de féminiser également la qiwama. Mon texte intitulé “Le travail domestique de l’épouse est un entretien économique du foyer conjugal” (2018) constitue un fondement théorique à cette revendication. De nouvelles revendications font davantage peur aux hommes : l’égalité dans l’héritage et la suppression de l’agnatisation (taassib), le droit de la mère à la tutelle légale au même titre que le père, l’interdiction et la non-reconnaissance a posteriori du mariage des mineures, l’interdiction de la polygamie de manière absolue et définitive, la transformation du géniteur en père de l’enfant né hors-mariage grâce au test ADN (comme je l’ai recommandé au CNDH en 2015 lors d’une consultation sur l’avortement). 

Derrière ces craintes et ces freins -sociaux ou individuels- n’y aurait-il pas la peur d’une remise en cause de la masculinité ?

La peur des hommes vient du fait que le Code de la famille ébranle le cogito définitionnel de la masculinité: “je suis plus un homme supérieur et dominant, donc je suis un homme”. Ce cogito central se décline en petits cogitos comme :

“Je suis le chef de famille, donc je suis… un homme”. 

“J’entretiens mes épouses, donc je suis… un homme”. 

“J’hérite le double, donc je suis… un homme”.

“Je répudie librement mon épouse, donc je suis… un homme”.

Par conséquent, perdre la qualité de chef de famille et l’exclusivité de l’entretien, perdre le droit à la polygamie et le double dans l’héritage, perdre le droit à la répudiation libre et l’exclusivité de la tutelle légale, c’est perdre les dimensions de la masculinité comme un statut juridique privilégié. Le Code de la famille, tel qu’il serait après la réforme, reconnaîtra de nouveaux droits aux femmes et menacera davantage la masculinité hégémonique à l’islamo-marocaine. Cependant, il existe des causes objectives derrière la résistance masculine à l’égalité. Les principales sont : la faiblesse du pourcentage des femmes financièrement indépendantes, la faiblesse des politiques publiques dans l’autonomisation des femmes, la faiblesse du pourcentage des hommes dépendant financièrement des femmes, la faiblesse du pourcentage des femmes qui acceptent de voir les hommes partager les tâches domestiques, la faiblesse du pourcentage des hommes qui reconnaissent la masculinité patriarcale comme une charge lourde à porter, l’absence de politiques publiques visant à remettre en cause la masculinité comme domination. Pour l’homme marocain ordinaire, la masculinité est un “trône”, et doit le rester.

En tant que Musulman, le Marocain ordinaire se sent aujourd’hui humilié par l’Occident et trouve dans l’islam un refuge pour contrecarrer l’égalité hommes-femmes. Pour lui, cette égalité renvoie à un impérialisme culturel occidental qui remet en cause sa masculinité comme domination telle que consacrée par une lecture littérale et a-historique du Coran et de la Sunna. Son recours au référentiel islamique maintient son ego d’homme dominant malgré le recul objectif de sa domination. Ce référentiel est un mécanisme de défense d’une masculinité menacée, un refuge. Le recul de la domination masculine au Maroc conduit à conclure que l’homme marocain est balloté entre le désir de garder sa masculinité dominante et la nécessité de remettre en question cette masculinité au nom de l’impératif de l’égalité. Aussi oscille-t-il soit entre des normes patriarcales et des pratiques égalitaires, soit entre des normes égalitaires et des pratiques patriarcales. Ce déchirement identitaire de la masculinité fait qu’elle ne peut ni rester purement patriarcale ni devenir complètement égalitariste. Cet entre-deux transitionnel est anxiogène pour la masculinité, même si la masculinité patriarcale est habituée à vivre dans une anxiété toxique chronique.

Comment désormais interroger cette masculinité ?

Pour faciliter la difficile transition masculine en cours vers un homme marocain nouveau, égalitariste, l’enjeu premier est de désoccidentaliser la notion de l’égalité hommes-femmes dans le sens où il faut la définir désormais comme une dimension d’une modernité méta-occidentale élaborée au fil des siècles avec le concours de l’islam (aussi) en tant que droit, philosophie et soufisme. Il faut arriver à inculquer (aux hommes et aux femmes) l’égalité en droits comme une valeur universelle en soi, indépendamment de ses retombées positives sur le développement. L’enjeu est d’élaborer une stratégie nationale “Information/Education/Communication” qui explique et vulgarise la valeur de l’égalité homme-femmes. Et orienter les hommes vers une “masculinité positive” qui voit dans la perte de ses pouvoirs et privilèges traditionnels un gain positif, une avancée fondamentale dans la relation aux femmes. La masculinité positive ne doit plus être celle qui exprime la performance sexuelle (virilité), économique (entretien des femmes), sociale (contrôle des corps et des sexualités féminins). 

Constructiviste, égalitariste et non violente, tels sont les traits de la masculinité positive. Constructiviste dans le sens où l’homme cesse de croire qu’il est supérieur du seul fait qu’il soit né mâle. Il prend conscience que sa supériorité sociale est une construction historique qui doit cesser, au nom de la justice et de l’égalité. La différence biologique entre le mâle et la femelle ne justifie pas l’inégalité des droits entre les hommes et les femmes: quand il stipule l’inégalité, le Coran la stipule non pas dans la dualité mâles-femelles, mais pour la dualité hommes-femmes. Par conséquent, l’enjeu est de rejeter le paradigme “différents, donc inégaux” pour adopter le paradigme “différents, mais égaux”. La masculinité est enfin non-violente, la violence masculine à l’égard des femmes étant un instrument patriarcal structurel confié aux hommes pour maintenir leur domination masculine, c’est-à-dire pour reproduire leurs pouvoirs et leurs privilèges. C’est donc une masculinité non toxique à l’égard des femmes et du Moi masculin. Ce processus difficile doit s’accompagner par la construction d’une féminité positive aussi pour que les femmes cessent elles aussi, dans leur majorité, de tenir à un système patriarcal qui les aliène elles aussi… C’est donc une refonte des normes de genre. Masculinité et féminité positives, toutes deux égalitaristes, à construire, exigent pour naître une politique publique claire et intégrée, une politique qui rompt avec l’indécision structurelle actuelle des pouvoirs, ce ballotement qui justifie le maintien de l’inégalité des genres.

    

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