Les parents veulent que leurs enfants brillent à tous les plans : premiers de la classe, engagés dans toutes les activités extrascolaires, sociables, sûrs d’eux, créatifs, émotionnellement stables… Et au moindre petit signe de difficulté, l’appel au spécialiste (coach ou thérapeute) est presque immédiat, , convaincus qu’il faut agir illico presto. C’est le cas de nombreux parents d’aujourd’hui, qui, poussés par la peur de l’échec et le désir de la performance veulent rien laisser au hasard. “Aider un enfant à progresser doit rester au service de son développement, pas au service de l’anxiété des adultes ou d’un idéal de perfection”, souligne d’emblée Dr. Nawal Idrissi Khamlichi, pédopsychiatre et psychothérapeute. Selon la praticienne, une aide “saine et bienveillante” a pour principal objectif de stimuler l’apprentissage, la curiosité et l’autonomie de l’enfant. À l’inverse, Dr. Khamlichi relève que cela devient “trop” lorsque la réussite prend une place disproportionnée et que le message implicite transmis à l’enfant est : “Si tu ne performes pas, tu me déçois”. “Les signaux d’alerte sont très concrets : l’enfant n’a plus droit à l’erreur ou vit l’erreur comme une catastrophe ; les discussions familiales tournent presque exclusivement autour des notes, des classements, des concours ou de l’orientation ; la charge de travail empiète sur le sommeil, le jeu, la détente et la vie sociale. Il arrive aussi que les parents “portent” à sa place, en surveillant, anticipant et négociant tout, au point qu’il n’apprenne plus à se réguler seul”, explique-t-elle.
La course à la perfection
Qu’elle soit visible ou subtile, cette pression ne reste pas sans conséquence. Lorsqu’un enfant est sans cesse évalué et comparé, son développement émotionnel et psychologique peut en pâtir. “La pression chronique agit comme un stress répétitif. Un enfant peut s’adapter à une période exigeante, mais quand la pression devient constante, elle peut impacter plusieurs dimensions, à commencer par l’estime de soi. L’enfant peut construire une identité centrée sur la performance : “je vaux ce que je réussis”. Cela peut le fragiliser au moindre échec. On rencontre des profils “très bons élèves” mais intérieurement anxieux, perfectionnistes et épuisés”, détaille Dr. Khamlichi. Dans le même ordre d’idées, la pédopsychiatre fait savoir qu’un enfant soumis à une pression continue apprend moins à écouter ses émotions. Pareillement, le rapport à l’apprentissage peut également être impacté. “La motivation peut passer d’un désir d’apprendre à une logique de survie : travailler pour éviter la punition, la honte, la comparaison. À long terme, cela peut réduire la curiosité, la créativité, la prise d’initiative. L’enfant évite les défis par peur d’être “moyen”, il choisit ce qui garantit une bonne note plutôt que ce qui le fait grandir”, précise-t-elle. La spécialiste indique également que certains enfants peuvent développer des troubles du sommeil ou d’alimentation, ressentir une fatigue et des douleurs liées au stress, ou faire des crises d’angoisse. “Un véritable épuisement scolaire peut également s’installer et dans les situations les plus préoccupantes, on observe un profond mal-être, des conduites d’évitement ou des comportements à risque”, poursuit-elle. Sans oublier que cette pression peut aussi affecter la relation parent-enfant. “La communication se tend ce qui crée une relation tendue où l’école devient un champ de bataille quotidien, au lieu d’être un projet commun”, explique Dr. Nawal Idrissi Khamlichi.
Une pression qui pèse sur tous
Toutefois, cette pression ne pèse pas uniquement sur les épaules des enfants, les parents sont, eux aussi, frappés de plein fouet. “Cette course à la réussite a un coût, et il peut être lourd même pour les parents. Une étude sur l’épuisement parental a montré que les parents les plus exigeants envers eux-mêmes, et les plus sensibles au regard des autres, sont aussi ceux qui s’épuisent le plus. Ils se sentent moins compétents, et ont parfois du mal à rester connectés émotionnellement à leur enfant”, souligne Dr. Hafsa Abouelfaraj, psychiatre et psychothérapeute. Au fil du temps, cette course à la perfection laisse des marques bien réelles chez les parents. “Psychologiquement, cette pression se traduit souvent par une hypervigilance. Les parents surveillent tout et cette attention excessive pompe une énergie mentale et émotionnelle folle qui peut mener à un épuisement profond. À la longue, cet état d’alerte permanent peut générer de l’anxiété, des troubles du sommeil, de l’irritabilité, ou ce sentiment persistant de ne jamais être à la hauteur. Beaucoup ont l’impression de ne pas en faire assez, même quand ils donnent tout”, fait remarquer la psychiatre. Dr. Abouelfaraj explique par ailleurs que cette pression est souvent nourrie par la crainte que son enfant ne réussisse pas, ne trouve pas sa place, ou ne soit pas assez armé pour affronter l’avenir. “Cette inquiétude, attisée par un climat social très compétitif et la comparaison avec les autres, peut enfermer les parents dans un cercle vicieux : plus ils ont peur, plus ils veulent tout contrôler, pensant ainsi éviter les écueils”, détaille-t-elle. La psychothérapeute précise que cette pression vient aussi d’une projection inconsciente : beaucoup de parents voient une part d’eux-mêmes dans leurs enfants. L’héritage familial joue aussi un rôle, certains reproduisant les exigences qu’ils ont subies, d’autres cherchant à combler ce qui leur a manqué pendant leur enfance.
Accompagner, sans surcontrôler
Pour éviter que cette pression ne devienne écrasante, Dr. Hafsa Abouelfaraj invite les parents à repenser leur approche. “Les enfants s’épanouissent vraiment quand ils grandissent dans un environnement à la fois bienveillant qui les encourage à devenir autonomes. Un premier pas important, c’est de revoir ce qu’on entend par “réussite”. Il est tout aussi essentiel de reconnaître que chaque enfant a son propre rythme, ses talents et ses passions. La façon dont on encourage un enfant est également très importante. Lorsqu’on souligne les efforts et la persévérance d’un enfant plutôt que ses résultats, on l’aide à cultiver ce qu’on appelle un “growth mindset””. La spécialiste souligne in fine que tout cela doit reposer sur un lien affectif solide et sécurisant, précisant qu’un enfant qui se sent aimé développe plus d’assurance et une meilleure gestion de ses émotions.