Nabil Ben Yadir : “Je connaissais ma mère, mais je ne connaissais pas encore l’artiste”

Pour son cinquième long métrage, “Les Baronnes”, Nabil Ben Yadir fait équipe avec sa mère, Mokhtaria Badaoui, qui signe sa toute première réalisation. Dans cette comédie dramatique, le duo met la lumière sur quatre grands-mères qui décident de renouer avec leurs envies et de bousculer les habitudes. Récompensé au Tallinn Black Nights Film Festival et au Festival international du film de Tarragone, Les Baronnes poursuit son parcours avec sa sortie dans les salles marocaines. Nabil Ben Yadir nous en dit plus sur cette aventure singulière, entre mère et fils. Interview.

Femmes du Maroc : « Les Baronnes » suit quatre femmes qui, après avoir consacré leur vie à leur famille, décident de penser enfin à elles. Pourquoi cette histoire vous tenait-elle à cœur ?

Nabil Ben Yadir : L’idée vient d’abord de ma mère. C’est elle qui voulait mettre ces femmes au centre du récit, en faire enfin les actrices principales de leur propre histoire, parce qu’elles ont passé leur vie à s’occuper des autres. Elles ont été mères, épouses, puis grands-mères, jusqu’à devenir parfois les baby-sitters permanentes de leurs petits-enfants. Elles ont toujours été disponibles, et n’ont jamais dit non. Mais le jour où elles décident de faire passer leurs propres désirs avant les besoins des autres, elles bousculent toute l’organisation familiale. Tout à coup, leur absence crée un vide et déstabilise ce petit microcosme qui reposait entièrement sur elles, sans même en avoir conscience. C’est précisément ce que raconte le film.

FDM : Pourquoi était-il important que ces femmes ne soient pas présentées comme des victimes, mais comme des femmes qui reprennent leur destin en main ?

N.B.Y. : Parce que ma mère et les femmes qui l’entourent ne se sont jamais considérées comme des victimes. Elles ont traversé des choses difficiles, elles ont parfois subi le poids de la famille ou du regard des autres, mais elles ont toujours conservé une force, une dignité et un humour incroyables. Je ne voulais surtout pas poser sur elles un regard misérabiliste. Les présenter comme des victimes aurait été une autre manière de les enfermer. Ce qui m’intéressait, c’était de montrer leur puissance, mais aussi leurs contradictions, leurs défauts, leurs jalousies et leur mauvaise foi. D’en faire des personnages complets et vivants, pas des symboles. 

FDM : Vous avez choisi la comédie pour parler de sujets très sérieux liés aux femmes, tels que la charge familiale. Pourquoi ?

N.B.Y. : Parce que l’humour est leur force. C’est même leur arme. Dans ma famille, comme dans beaucoup de familles marocaines, les femmes peuvent dire des choses très graves en passant par l’humour. L’humour ne nie pas ce qu’elles vivent, au contraire, il leur permet de l’exprimer et de continuer à avancer sans être écrasées par le drame. La comédie permet aussi au spectateur d’entrer dans le film sans avoir le sentiment qu’on cherche à lui donner une leçon. On rit avec ces femmes, on s’attache à elles, puis on comprend progressivement tout ce qu’elles ont porté et tout ce qu’elles ont sacrifié. Et surtout, je ne voulais pas que leur reprise de liberté soit racontée uniquement à travers la souffrance. Elles ont aussi droit à la légèreté, à la folie et même au ridicule. Elles ont le droit d’être drôles.

FDM : Qu’avez-vous découvert de votre mère en travaillant avec elle sur son premier film ?

N.B.Y. : J’ai découvert une femme que je connaissais sans vraiment la connaître. Je connaissais ma mère, mais je ne connaissais pas encore l’artiste, la metteuse en scène, la femme capable de défendre une vision et de tenir tête à toute une équipe. Elle possède une intuition très forte : elle ne passe pas forcément par les mots techniques du cinéma, mais elle sent immédiatement lorsqu’une scène est juste ou fausse. Il y avait des choses auxquelles je pouvais réfléchir pendant des heures et qu’elle comprenait en quelques secondes. Ma mère m’a aussi rappelé que l’imaginaire appartient à tout le monde. Pour nous, c’était très important de ne pas seulement témoigner ou raconter notre réalité, mais de faire du cinéma et de créer une véritable fiction. J’ai également découvert une femme audacieuse. Réaliser un premier film à son âge, ce n’est pas rien. Cette expérience a donné une nouvelle dimension à notre relation. Pendant le tournage, elle était ma co-réalisatrice, et j’ai énormément appris d’elle.

FDM : Mokhtaria Badaoui a longtemps défendu l’idée que les mères et les grands-mères étaient sous-représentées au cinéma. Est-ce devenu aussi votre combat ?

N.B.Y. : Oui, complètement. Le cinéma donne souvent aux femmes une date de péremption. À partir d’un certain âge, elles disparaissent ou sont réduites à une fonction : la mère inquiète, la grand-mère silencieuse, celle qui prépare le repas à l’arrière-plan… Ma mère m’a obligé à regarder cette invisibilisation en face. Elle m’a aussi fait comprendre que représenter ces femmes ne suffit pas, il faut leur donner le récit, le mouvement et le pouvoir d’agir. Ce combat concerne d’ailleurs toutes les femmes auxquelles le cinéma a trop longtemps demandé de rester en périphérie.

FDM : Vous avez commencé avec « Les Barons » et vous revenez aujourd’hui avec « Les Baronnes ». Si vous deviez imaginer le prochain chapitre, quel serait-il ?

N.B.Y. : De mon côté, je vais continuer à développer et à réaliser mes autres projets, mais j’aimerais beaucoup refaire un film avec ma mère. Nous avons très envie de continuer à faire du cinéma ensemble, parce que cette première expérience a été assez extraordinaire. En même temps, ma mère a déjà une nouvelle idée d’histoire que je trouve très intéressante. Elle m’a d’ailleurs dit qu’elle peut la réaliser seule, et elle a entièrement raison. Alors le prochain chapitre sera peut-être un autre film réalisé ensemble, ou un projet que ma mère réalisera seule et que j’aurai le plaisir de produire. 

FDM : Après le succès rencontré par le film à l’international, qu’attendez-vous de sa rencontre avec le public marocain ?

N.B.Y. : Je suis très heureux que le film sorte au Maroc et surtout, très curieux de découvrir la réaction du public marocain. C’est un public qui se déplace en nombre dans les salles pour voir des films marocains, et je trouve cela très encourageant. Pour moi, le Maroc est une véritable terre de cinéma. En tant que producteur, j’accompagne déjà en Belgique des réalisateurs et réalisatrices marocains, avec des projets que nous aimerions beaucoup tourner au Maroc. Et en tant que réalisateur, j’adorerais moi aussi y tourner l’un de mes prochains films. Le pays offre une énergie et des talents extraordinaires, et j’ai très envie de devenir un véritable pont entre le Maroc, la Belgique et la France, aussi bien comme réalisateur que comme producteur. Pour moi, il est essentiel de nourrir mon cinéma de ce que le Maroc peut m’apporter, mais aussi de nourrir le cinéma marocain de nos expériences, de nos histoires et de nos regards. 

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