Dans votre premier court-métrage “Frères de lait”, vous signez à la fois l’écriture, la réalisation et l’image. Comment avez-vous vécu cette expérience ? Cette triple casquette vous a-t-elle donné plus de liberté ?
Ayant une formation de directrice de la photographie, en écrivant ce film je l’ai d’abord pensé en images et en lumières. Il était nécessaire pour moi que l’image traduise le sujet et les enjeux narratifs, que l’image ne soit pas un élément distinct ajouté à l’histoire mais plutôt une partie intégrante de la compréhension des personnages et de leur psychologie. J’étais assez anxieuse à l’idée d’avoir cette double casquette sur le tournage, de réalisatrice et cheffe opératrice, car c’était la première fois pour moi mais j’ai adoré cette expérience. J’étais très bien entourée et j’avais une merveilleuse équipe autour de moi qui m’a justement permise d’avoir cette liberté de créer ce film exactement comme je l’avais imaginé. C’était une chance pour moi de tenir ces deux rôles et je l’ai d’ailleurs réitéré avec mon second court-métrage et j’aimerais que ce soit également le cas pour mon premier long-métrage.
Qu’est ce qui vous a donné envie de faire du Foundouk de l’allaitement et du lien de lait le cœur de votre court-métrage ?
Il y a quelques années, j’ai découvert par hasard l’histoire du Foundouk de l’allaitement à Fès et j’ai directement été conquise par la symbolique de ce lieu. Un cocon où les femmes se retrouvaient entre elles et donnaient leur lait à des nouveau-nés orphelins ou abandonnés. Le principe en lui-même de ce lieu m’a semblé extrêmement fort et touchant et aujourd’hui peu connu par les gens de ma génération. J’ai donc voulu centrer ce court-métrage sur ce lieu de partage, d’échange et d’amour maternel symbolisé par le lait. Un lieu qui fait partie de notre patrimoine marocain et qui devient finalement dans le film, un des personnages principaux. De plus, visuellement les Foundouks de la médina de Fès sont d’une beauté indescriptible ce qui m’a donné un très beau terrain de jeu à l’image mais aussi sur le point de vue narratif de par la symbolique de ce lieu. Je voulais également montrer ce lien fort qui se crée lors de l’allaitement, un amour palpable dans le regard, le toucher, un amour qui dépasse les liens de sang. Et c’est exactement ce qui arrive à Meriem dans le film, interprétée par Nadia Kounda, où elle crée un lien indescriptible avec cet enfant qu’elle allaite, qu’elle finit par considérer comme son propre fils.
Dans ce film, vous explorez également d’autres thématiques telles que la stigmatisation des mères célibataires, l’amour maternelle ou encore la solidarité féminine. Pourquoi ce choix ?
La condition féminine et le lien maternel sont des sujets qui me tiennent particulièrement à cœur. Le message que je voulais passer ne consistait pas simplement à dire que les mères célibataires sont stigmatisées dans notre société car cela paraît assez évident, mais j’avais plutôt envie de montrer comment Meriem, malgré les obstacles et les jugements, restait digne et fière et qu’elle trouvait un moyen, quel qu’il en soit, de garder ce lien si précieux avec cet enfant. Cette stigmatisation des mères célibataires reste encore beaucoup trop présente dans notre société et il est important d’en parler. C’est en observant au plus près ce lien que Meriem crée avec l’enfant à travers l’allaitement que l’on se rend compte de l’innocence de cet amour maternel, sa force mais aussi son authenticité. Au final, pourquoi devrions-nous la séparer d’un enfant qu’elle considère comme le sien, pour l’unique raison qu’elle n’ait pas de mari ?
“Frères de lait” a reçu de nombreuses récompenses, au Maroc comme à l’international, et est aujourd’hui en compétition au ShortFest Buenos Aires. Comment vivez-vous cette reconnaissance ?
Je suis très heureuse du parcours du film qui a énormément voyagé. Je ne m’attendais pas à tant de festivals et de prix pour un premier court-métrage mais je suis extrêmement touchée que le public ait perçu ce que nous avons voulu transmettre avec ce film. On l’a fait avec beaucoup d’amour, entourée d’enfants avec lesquels nous avons créé de réels liens et je pense que ça s’est ressenti. Toute l’équipe et le casting étaient très impliqués dans le projet et j’ai eu beaucoup de chance d’être si bien entourée pour ce premier film.
Être la fille de Mohamed Abderrahman Tazi, figure majeure du cinéma marocain, a-t-il influencé votre rapport au cinéma ?
J’ai eu la chance de grandir sur des plateaux de tournage dès mon plus jeune âge et j’ai aujourd’hui la chance d’être épaulée et soutenue par mon père en tant que producteur de mes films. C’est une chance inouïe dont j’ai bien conscience car c’est un soutien sans faille qui me permet de me concentrer uniquement sur le côté créatif. Mon père vient d’une autre génération du cinéma et par ce fait, il m’a inculqué une rigueur, une discipline et un amour pour ce métier dont je suis extrêmement reconnaissante. Il m’a transmis cette passion et je suis très heureuse de pouvoir la partager avec lui maintenant, tout en apprenant tous les jours de son expérience et de sa connaissance. Il m’a également partagé l’importance d’un cinéma qui prend racine dans notre patrimoine culturel, nos traditions et notre héritage.
Vous travaillez actuellement sur “Laissées pour compte”, votre premier long métrage. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?
C’est un projet qui me tient énormément à cœur. Le film est un huis-clos carcéral dans une prison où 4 femmes se retrouvent enfermées dans la même cellule suite à une descente de police chez un médecin pratiquant des avortements illégaux. Elles finissent ainsi enceintes derrière des barreaux de fer avec comme unique point commun, une grossesse non désirée. Loin d’être un film sombre et dramatique, j’aimerais traiter de ce long chemin d’acceptation vers une maternité forcée pour ces 4 femmes, très différentes les unes des autres, mais qui finissent par créer en prison un cocon où elles peuvent éclore. Finalement, c’est une certaine continuité de « Frères de Lait » car le Foundouk est maintenant remplacé par la prison et la solidarité féminine est au cœur du récit.