Sur le rooftop du cinéma Pathé, l’effervescence de l’avant-première de “Thank You Satan” bat son plein. Entre deux interviews, Nadia Kounda apparaît, silhouette affirmée dans une robe noire en dentelle contrastée par une veste en cuir oversize. “Je suis dans le thème”, lance-t-elle en riant, parfaitement en phase avec l’univers délicieusement dark du film de Hicham Lasri.
Dans ce long-métrage aussi audacieux que déroutant, elle incarne May, une femme enceinte, contrainte à l’immobilité, qui assiste impuissante à la dérive de son mari. “Mon personnage est enceinte de son premier enfant, une grossesse longtemps espérée, mais que son mari vit très mal”, explique-t-elle. Entre satire et tension dramatique, le film, mûri pendant une décennie, s’attaque à des thématiques sensibles comme l’extrémisme et la perte de repères. “Cette expérience est à part… j’étais aussi fatiguée que le personnage. La réalité et la fiction se sont rencontrées à ce moment-là puisque j’étais réellement enceinte !”, confie-t-elle.
Cette actualité brûlante ne se limite pas à un seul projet. En quelques semaines, Nadia Kounda enchaîne les sorties avec quatre films aux univers radicalement différents : “Derrière les palmiers”, “Thank You Satan”, “L’Héritier des secrets” et “Les Fourmis”. Une situation inédite qu’elle accueille avec enthousiasme : “C’est surtout beaucoup d’excitation. Une sortie de film rime avec rencontres, voyages… c’est une parenthèse presque glamour.” Avant d’ajouter avec lucidité : “Voir quatre films sortir presque en même temps, c’est une première pour moi.”
Derrière cette effervescence, une organisation millimétrée s’impose. “Communiquer sur ces quatre projets demande une vraie stratégie. Il y a une équipe derrière chaque film qui fait un travail formidable”, souligne-t-elle. Très attachée à chacun de ses rôles, elle insiste : “J’aime ces films pour des raisons différentes, et j’ai à cœur de leur consacrer à tous la même attention.”
Parmi ces projets, “Derrière les palmiers” de Meryem Benm’Barek lui a demandé un investissement émotionnel profond. Pour incarner Selma, elle s’est immergée dans la réalité de mères célibataires. “J’avais besoin de comprendre. Nous avons parlé d’amour, de blessures, de résilience”, raconte-t-elle. Une expérience bouleversante: “Se sentir abandonnée au moment où l’on a le plus besoin de soutien, c’est d’une violence extrême.”
Ces rencontres ont laissé une empreinte durable. “Ces femmes comptent parmi les personnes les plus courageuses que j’ai rencontrées. Elles m’ont transformée humainement”, confie-t-elle, évoquant également le rôle clé de l’association 100% Mamans dans sa préparation. Au-delà du jeu, c’est une véritable prise de conscience qui nourrit désormais ses choix.
Ce fil rouge se retrouve dans “Les Fourmis” de Yassine Fennane, où elle incarne une mère en quête d’émancipation. “Je ne supporte pas l’injustice, la “hogra”. Les personnages qui y sont confrontés m’attirent profondément”, explique-t-elle. Le tournage, vécu alors qu’elle était enceinte de huit mois, a donné une dimension encore plus intime à son interprétation : “Je comprenais son besoin de s’affirmer, de trouver sa propre forme de bonheur.”
Le film, choral, aborde avec finesse les tensions sociales et les injonctions pesant sur les femmes. “Il met en lumière le manque de tolérance et d’empathie envers ces femmes”, précise-t-elle. Une continuité dans son parcours artistique, où les rôles engagés s’imposent presque naturellement.
Habituée à tourner entre plusieurs pays: du Maroc à la France, en passant par le Canada ou la Belgique, Nadia Kounda a développé une approche nuancée de son métier. “Ce qui change avant tout, c’est le personnage… et la langue”, analyse-t-elle. “En darija, je me sens totalement libre, instinctive. En français ou en anglais, il peut y avoir une légère distance.” Une contrainte qui devient aussi un levier de progression.
Avec plus de dix ans de carrière, l’actrice regarde son parcours avec une certaine tendresse mêlée d’exigence. “J’ai envie de me renouveler, de me dépasser”, affirme-t-elle. Plus sélective, elle privilégie aujourd’hui des projets en accord avec ses valeurs : “Tourner un film, c’est un long processus. J’ai besoin d’évoluer dans un environnement où l’éthique de travail est partagée.”
Cette année marque un tournant symbolique. “Je réalise pleinement que je vis de mon métier d’actrice”, dit-elle avec émotion. Un rêve devenu réalité, qu’elle mesure avec recul : “Quand j’ai commencé, cela me semblait encore incertain. Aujourd’hui, je savoure.”
Au-delà des plateaux, Nadia Kounda cultive aussi un rapport très intime à son métier. Elle évoque la nécessité de préserver un équilibre, de ne pas se laisser happer par le rythme effréné des tournages et des promotions. “Il faut savoir revenir à soi, se recentrer. Ce métier peut être très prenant émotionnellement”, confie-t-elle. Une lucidité qui lui permet de durer, mais aussi d’aborder chaque rôle avec une fraîcheur intacte.
Son regard sur l’industrie évolue également. Plus consciente des enjeux de représentation, elle se réjouit de voir émerger des récits plus nuancés, notamment autour des figures féminines. “Aujourd’hui, on raconte des femmes plus complexes, moins lisses. C’est essentiel”, souligne-t-elle. Une évolution qu’elle accompagne à sa manière, en choisissant des rôles ancrés dans des réalités sociales fortes.
Et l’avenir ? Il s’annonce dense, ambitieux, et peut-être plus audacieux encore. “De très beaux projets arrivent, avec des thématiques nouvelles, parfois plus délicates. Ils vont me pousser à sortir de ma zone de confort”, confie-t-elle. Une transition qui s’accompagne d’une évolution d’image : “Peut-être que je laisse derrière moi une certaine ingénuité… pour entrer dans une nouvelle phase.”
Fidèle à son goût pour les rôles complexes, Nadia Kounda ne cache pas ses envies : “J’aimerais jouer une grande histoire d’amour toxique. Une femme capable de tout par amour… comprendre pourquoi, comment elle en arrive là.” Une ambition à la hauteur de son intensité.
Nadia Kounda trace sa route avec assurance, portée par des choix forts et une sincérité rare. Plus qu’une actrice en vue, elle incarne désormais une voix, une présence, une trajectoire en mouvement, libre, engagée et résolument contemporaine. F