Lamia Boukaa, la voie de la transmission

Depuis près de trois décennies, Lamia Boukaa fait du piano bien plus qu’un art : un espace d’écoute, de reconstruction et de révélation. Marquée par une histoire personnelle forte, elle a trouvé dans la musique un refuge devenu vocation. Entre exigence artistique et approche profondément humaine, elle accompagne chaque élève comme une singularité à faire éclore.

Dans son appartement casablancais, Lamia Boukaa nous accueille avec une douceur rare. Sa voix, posée et apaisante, dit déjà l’essentiel : une femme de sensibilité, de transmission, de poésie. Son intérieur, habillé d’œuvres d’art et d’objets choisis avec soin, ne cherche pas à décorer mais à dire quelque chose. Chez elle, l’esthétique est un langage. Un langage appris très tôt, dans une enfance marquée par une épreuve fondatrice. “J’ai perdu mon père très jeune. Ma grande sœur m’a adoptée à l’âge de six ans. Elle venait de se marier, elle n’avait que 19 ans”, confie-t-elle avec pudeur. “Elle était médecin, passionnée de musique. Mon arrière-grand-mère était pianiste. Pour elles, sortir un enfant de la souffrance, c’était le connecter à quelque chose de beau. Alors on m’a mise au piano.” À cinq ans, elle s’initie ainsi à cet instrument auprès de “Madame Milian”. “Le piano, c’était du sérieux. Aussi sérieux que l’école.” Après des études au lycée Lyautey, elle obtient son diplôme au conservatoire de Casablanca avant de poursuivre sa formation entre Paris et Nice, auprès de figures majeures de la scène musicale française, dont Jacques Rouvier. En 1995, elle décroche un premier prix de conservatoire, marquant une étape décisive dans son parcours. Mais contrairement à d’autres, la scène ne sera pas son horizon principal.  “Très vite, j’ai su que je voulais enseigner plutôt que devenir concertiste”, explique-t-elle. Une orientation qu’elle approfondit en se formant à la pédagogie, puis à la musicothérapie. Pour elle, la musique soigne autant qu’elle élève.

Depuis près de 27 ans, Lamia Boukaa enseigne le piano avec une constance remarquable. Mais chez elle, l’enseignement dépasse largement le cadre académique. C’est une vocation, presque une mission. “Mon approche est différente. Elle est basée sur l’empathie, l’écoute de l’enfant et le côté psychologique. La musique, ce n’est pas juste l’apprentissage des notes. Chaque enfant est différent. C’est pour ça que je privilégie l’individuel. L’élève se confie, il faut l’aider à se révéler. Cela travaille la personnalité” ,  ajoute-t-elle avec une évidence tranquille.Dans son salon transformé en espace d’apprentissage, chaque élève est accueilli comme un univers singulier. Ici, pas de standardisation. L’écoute est reine.

Cette approche profondément humaine l’amène à des expériences marquantes. Elle évoque notamment une élève malentendante qu’elle a accompagnée pendant plus de vingt ans. “Aujourd’hui, elle enseigne la musique à Prague. Je me suis battue pour elle… La musique doit révéler le meilleur de chacun.” Chez Lamia Boukaa, la musique est avant tout un langage. “Ce n’est pas seulement jouer des notes, c’est interpréter, ressentir et transmettre une émotion.” Une vision qui s’inscrit dans une sensibilité très marquée pour le répertoire romantique. Elle cite volontiers Frédéric Chopin et Franz Liszt parmi ses références majeures. 

Fidèle à ses convictions, elle a toujours refusé de céder à une logique trop institutionnelle. “Je n’aime pas le format école. Pour moi, tout repose sur l’écoute.” À la place, elle imagine d’autres formats, plus vivants, plus ouverts. C’est ainsi qu’est né le concours “Mouvement Contraire Maroc”, dont elle est aujourd’hui la présidente. Pensé comme une véritable plateforme d’expression et de rencontre, ce projet incarne sa vision d’une musique accessible, exigeante et profondément formatrice. “Mon objectif est d’éveiller encore plus d’intérêt autour du piano”. Ouvert à tous les niveaux, dès six ans jusqu’au diplôme de concert, ce concours, dont la 4ème édition aura lieu à Marrakech du 7 au 9 mai, permet à de jeunes talents de se révéler, tout en favorisant les échanges avec des professionnels. “La scène fait grandir. Les enfants ont besoin d’être valorisés, applaudis, encouragés.” 

Au-delà de la technique, Lamia Boukaa défend une vision presque philosophique de la musique. “Elle permet de se connecter aux autres et de faire émerger le meilleur de soi. Cela transforme, élève et change une personnalité.” Elle observe aussi les mutations de son époque, notamment l’impact du numérique sur les jeunes. “Il devient essentiel de les reconnecter à des disciplines artistiques.” Engagée, elle regrette le manque de soutien aux initiatives pédagogiques. “Il est souvent plus facile d’obtenir des financements pour des événements festifs que pour l’éducation artistique. Pourtant, c’est elle qui construit les générations de demain.”

Et c’est peut-être là que tout prend sens : dans cette fidélité à ce qui lui a été transmis très tôt. Transmettre à son tour, accompagner, transformer la douleur en beauté, comme on l’a fait pour elle. En arrière-plan, se dessine toujours la silhouette de cette sœur qui l’a guidée sur ce chemin : un élan qu’elle prolonge aujourd’hui à travers chacun de ses élèves. « Les voir grandir, évoluer, réussir leur vie, c’est une immense satisfaction », confie-t-elle.

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