Laïla Marrakchi, au cinéma du réel

Elle se définit comme une cinéaste humaniste. Avec “La Mas Dulce”, Laïla Marrakchi signe un nouveau film traversé par les thèmes qui nourrissent son cinéma : les relations humaines, les failles de nos sociétés et la force des femmes. Portrait d’une réalisatrice au regard aussi sensible qu’engagé.

Un café à Casablanca. 11h. Laila Marrakchi m’y retrouve, me salue, et à peine assise, commence à me questionner. Une curiosité vive mais jamais intrusive. Un échange fluide s’installe alors. Puis les rôles s’inversent. La caméra change de main. C’est moi qui l’interroge et l’écoute. Laila Marrakchi revient de la 79ème édition du Festival de Cannes où elle a dévoilé son nouveau long-métrage “La Mas Dulce” dans lequel joue Nisrin Erradi, Hajaar Graigaa, Fatima Attif et Hind Braïk. Dans ce film, on suit deux ouvrières marocaines parties travailler en Andalousie dans des serres de fraises, où l’espoir d’une vie meilleure se heurte très vite à la précarité, aux rapports de force et à l’exploitation, jusqu’à ce que la parole devienne possible. “Je raconte aussi l’histoire de deux femmes qui se rencontrent, comment l’une va être lâche et va trahir l’autre et comment elles vont survivre dans ce monde hostile”, ajoute-t-elle. Le point de départ de ce film ? Une enquête. Celle d’Aïda Alami pour le New York Times “Workers in Spain’s strawberry fields speak out on Abuse” parue en 2019. “Elle avait travaillé sur un cas précis d’ouvrières qui ont décidé de porter plainte contre un des exploitant”, raconte la réalisatrice. “Je suis allée sur place avec elle et le film est né de là. Ce qui m’intéressait, c’était ce point de bascule : quelles sont les raisons qui ont poussé ces femmes à prendre la parole.”

Le générique d’ouverture

L’histoire de Laïla Marrakchi commence, elle, à Casablanca, dans une famille bourgeoise, ouverte sur le monde. Chez ses parents, la musique – du jazz à la pop, de Nina Simone, Prince, Gilberto Gil à Oum Kalthoum- rythme le quotidien. Le cinéma aussi. Son oncle, distributeur de films, organise régulièrement des projections à la maison, transformant les soirées familiales en séances improvisées. “Je suis devenue cinéphile grâce à lui”, confie-t-elle. Autant en emporte le vent, Bruce Lee, John Ford, Orson Welles, Woody Allen, puis le temps des vidéos clubs et celui du Cinéma le Dawliz où elle découvre Sailor et Lula de David Lynch, Almodovar. Les images de leurs films défilent. Dans le Casablanca des années 80 et 90, la future réalisatrice grandit au milieu des films, des musiques et des récits. Une enfance nourrie par la curiosité plus que par les codes, où l’on observe autant qu’on apprend. À 18 ans, le départ vers Paris s’impose presque naturellement. Elle y étudie le cinéma avant de réaliser son premier court-métrage, “L’Horizon perdu”, récompensé au Festival du film de Turin en 2000. Déjà, on y retrouve l’un des fils rouges de ses œuvres : le départ, l’ailleurs, la frontière. “C’est l’histoire d’un couple qui se sépare”, résume-t-elle. “Lui part en Espagne, elle reste au Maroc”. Comme si, dès ce premier film, se dessinaient les thèmes qui n’ont depuis jamais cessé de traverser son cinéma. 

Des histoires féminines

Films après films, Laïla Marrakchi ausculte les failles de la société marocaine. La jeunesse dorée de “Marock”, les secrets de famille, le deuil et l’héritage, de “Rock the Casbah”, les ouvrières agricoles exploitées en Espagne de “La Mas Dulce”… Derrière des univers très différents, une même envie : raconter ce qui se tait, ce qui dérange, ce qui résiste. Ses récits sont souvent portés par des femmes. Pour autant, Laïla Marrakchi refuse l’étiquette de “féministe” préférant celle d’“humaniste”, plus large, plus ouverte. Au fil des années, elle a dirigé de grandes actrices à l’instar de Hiam Abbass, Nadine Labaki, Lubna Azabal et aujourd’hui, Nisrin Erradi. “Elles ont toutes une profondeur. Elles n’essaient pas d’imiter le réel, elles sont”, dit-elle comme une évidence. Mais il y a aussi ces films, restés en suspens, projets fantômes qui n’ont jamais vu le jour mais continuent d’irriguer les suivants. Laïla Marrakchi, c’est aussi plusieurs court-métrages ou encore des séries telles que le célèbre “le Bureau des Légendes”. À 50 ans, elle partage son temps entre ses tournages, sa vie de mère -son fils a aujourd’hui 19 ans-, et une curiosité intacte pour l’art, les expositions, les livres et, bien évidemment, les histoires des autres. Elle prépare aujourd’hui un nouveau documentaire, après “Zwadj el Wakt” réalisé pour 2M en 2021 qui avait fait polémique sur les relations amoureuses. Plus intime, le projet se tourne vers sa mère et sa passion pour… le bridge. En attendant, “La Mas Dulce” continue sa route à travers le monde, emmenant avec lui le regard singulier de Laïla Marrakchi. F

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