Tahar Ben Jelloun Ecrivain indigné…

L'auteur marocain le plus lu dans le monde, membre de l'Académie Goncourt, nous revient avec un roman, "Le Bonheur conjugal", sur les déboires d'un couple dans le Maroc d'aujourd'hui. Toujours animé de la même flamme sacrée, Tahar Ben Jelloun continue, égal à lui-même, à nous surprendre et nous interroger en explorant poétiquement les facettes sombres de l'humain...

FDM : Votre nouveau roman est marqué par la violence des rapports au sein d’un couple issu de cultures et de milieux    différents. Leur bonheur conjugal en est-il menacé ?
Tahar Ben Jelloun : Oui. La passion des débuts avait occulté les différences de départ entre lui, le peintre célèbre, et elle, la fille de la campagne, belle et intelligente. Mais au fil du temps, les conflits ont surgi et se sont cristallisés. Le mari, paralysé après un accident vasculaire cérébral, voit sa carrière et sa vie brisées. Muré dans sa maladie, il rend son mariage responsable de son effondrement. Il va alors se livrer à une autoanalyse salvatrice, qu’il consigne dans un manuscrit. Or, l’épouse découvre celuici et entreprend de restituer minutieusement sa vérité à elle. Le texte est comme écrit à deux mains, confrontant deux versions de la  même histoire. Nous sommes face à deux libertés, deux cultures qui ne vont plus se comprendre, mais se heurter. Cela est  fréquent partout, mais disons qu’il existe des sociétés où l’homme et la femme négocient ; et d’autres, comme la nôtre, où la vie à  deux est faite de rapports de force, et où le dialogue est rare. C’est un roman non pas de science-fiction, mais de “science- friction” (rires), sur l’incompréhension, le déni de la réalité, la lourdeur des conventions sociales, la difficulté du “vivre ensemble”…

D’où est née l’idée de ce livre qui pénètre dans les méandres glauques du conjugo ?
Il y a longtemps de cela, je lisais Tchekhov et je suis tombé sur cette phrase : “Si vous craignez la solitude, ne vous mariez  pas”. Je l’ai tournée plusieurs fois dans ma tête et me suis rendu compte de sa grande justesse. Autour de moi, j’ai vu tant de femmes et d’hommes se déchirer, rester ensemble à cause des enfants, de la société, de la peur de la solitude qui laisse deux  êtres continuer de cohabiter, même dans le pire… Ce constat m’a interpellé. Qu’est-ce que le bonheur conjugal dans une société  où le mariage est une institution ? Souvent une façade, une illusion entretenue par lâcheté ou convenances.

Le concept de mariage ne serait donc plus viable sur le long terme ?
A travers les échanges que j’ai souvent pu avoir avec les gens, au cours de mes voyages, j’ai senti que le mariage avait besoin d’être réformé ; même si cela prendra probablement plusieurs générations. Les jeunes qui convolent en justes noces aujourd’hui doivent savoir qu’après ce premier amour, il y en aura d’autres… Je ne nie pas qu’il existe des couples réellement unis et  heureux. D’ailleurs, je les prends en photo pour le musée de l’exception… qui confirme la règle (rires) ! Mais il faut vraiment des  qualités exceptionnelles pour faire du mariage une relation équilibrée, harmonieuse et durable, parce que le contexte a aussi  changé : la femme marocaine se libère peu à peu du carcan social, changement de la Moudawana à l’appui ; la famille est en  train d’exploser ; le champ infini d’Internet et des réseaux sociaux a bouleversé les codes, et la modernité a rendu le temps  plus long, plus intense. A partir de là, le couple qui résistait du fait des traditions et du statut d’infériorité de la femme se  retrouve fragilisé.

Votre parcours d’écrivain est à lire comme une quête initiatique, un témoignage sur la douleur du monde… ?
Mon travail d’écrivain est une longue marche, et chaque livre est une étape de ce voyage. J’ai fait des contes, témoigné sur le  Maroc d’hier et d’aujourd’hui, celui que je porte en moi et qui est forcément différent des autres. Le point commun est cette  violence qui s’exprime : celle de la lutte des classes, des inégalités, de l’injustice sociale, de l’exploitation des pauvres par les  riches… Une violence qui génère elle-même les conflits, de la brutalité et de la barbarie. J’essaie de la capter et de concerner le  lecteur, en lui racontant mes histoires. L’écriture naît de ma curiosité pour la réalité qui m’entoure. Elle est doute,  questionnements, construction lente, et remaniement permanent… Un écrivain ne connaît pas de retraite, il est tel un pianiste :  jamais tout à fait accompli ! En même temps, je suis également un citoyen concerné par les grandes causes de l’actualité, qui y  injecte parfois “l’oeil littéraire” du romancier, ce regard subjectif qui n’est ni celui de l’historien, ni celui du journaliste.

Romancier, poète, intellectuel engagé, chroniqueur, ambassadeur de la paix… Laquelle de ces casquettes vous sied le mieux ?
Je n’ai pas de casquette définie. Je réagis à tout ce qui m’interpelle, me bouleverse, que ce soit dans mes romans, mes  chroniques ou des conférences. Je ne suis pas un écrivain enfermé dans une chambre où les fenêtres ont un double vitrage, mais dans le frémissement du monde. Avec “L’étincelle”, j’ai rédigé un essai sur les printemps arabes que j’ai décrits comme un  immense mur de Berlin qui tombe ; dans “Par le feu”, j’ai imaginé la vie de Mohamed Bouazizi, que j’ai mise en scène et  romancée. Suite à ma visite du Japon, après la catastrophe de Fukushima, j’ai produit un texte littéraire qui raconte mon  voyage. Le romancier et le citoyen se côtoient en moi, tout en se déclinant à des temps différents.

De multiples distinctions obtenues, des livres traduits dans de nombreuses langues : que vous procure cet encensement à l’échelle planétaire ?
La meilleure reconnaissance est celle qui arrive naturellement, sans l’avoir cherchée ou sollicitée. Les distinctions font plaisir,  mais il ne faut pas exagérer leur importance, ni prendre “la grosse tête” ! On ne doit jamais perdre de vue l’exigence de  l’écriture… Certains se fabriquent un statut d’artiste avec du mensonge et du toc, mais ne trompent qu’eux-mêmes. Je rends grâce à Jean Genet,car il m’a appris l’humilité et la modestie. J’ai été sauvé d’être un de ces écrivains mondains. Je m’emploie à suivre cette voie : écrire pour ne plus avoir de visage, éviter la prétention, apprendre à écouter les autres, aller dans les écoles pour discuter avec les enfants… 

La culture et l’art en général sont-ils des vecteurs importants d’éducation ?
Oui. Il faut investir en priorité l’école, lieu des premiers apprentissages. Il ne suffit pas d’enseigner aux enfants comment compter ou conjuguer les verbes irréguliers. Il faut aussi leur inculquer des valeurs fondamentales telles que la lutte contre la  corruption et le racisme ; la bassesse d’avoir à acheter un diplôme ou un droit ; le refus du mensonge et de l’injustice ; la  tolérance, l’esprit du débat et de la critique positive. Et cette approche pédagogique passe aussi par la culture, le théâtre, la  ecture, qui ouvrent sur d’autres horizons… Or, au Maroc, on a un grave déficit en lecture, déjà du côté des parents. Ces derniers  e peuvent donc transmettre cette habitude à leurs enfants. Des campagnes doivent être initiées pour que les jeunes se mettent   la lecture, quel que soit le support choisi(impression ou électronique).

“L’art propre” : l’expression vous fait-elle  bondir ?
C’est le summum de l’ignorance et de l’arrogance que de professer “un art propre”. L’une des fonctions de l’art est justement de  déranger, de donner une vision de la vie décalée, et pas forcément politiquement correcte. Ceux qui réclament un “art propre” sont de la même espèce que ceux qui exigeaient “l’art utile”sous Staline. Les politiques doivent laisser les artistes et créateurs en paix ! Sans être d’utilité immédiate, l’art est essentiel pour se préserver de la bêtise et de l’ignorance…

L’actrice franco-marocaine Nadia Benzakour joue dans le dernier film d’Eric Barbier, « Zodi et Téhu ». Un magnifique conte dans lequel
L’événement Art-Fair est de retour à Marrakech. Ce rendez-vous international pose ses valises dans les salons de la Mamounia, mais
31AA4644-E4CE-417B-B52E-B3424D3D8DF4