SOS médias anxiogènes!

Les médias censés nous informer nous envahissent par des images dont certaines sont à peine supportables. Comment faire pour ne pas développer une trop grande sensibilité ou, au contraire, devenir indifférent face à toutes ces scènes ? Comment contrôler l'anxiété qu'elles peuvent susciter ? Comment préserver les enfants de la violence cathodique ?

“Je me souviendrai longtemps de l’attentat de Marrakech”, raconte Loubna, maman casablancaise de trois chérubins de 8, 10 et 14 ans. “Mes parents qui y vivent sont des habitués du café Argana, désormais tristement célèbre. Le matin de la tragédie, ils devaient y marquer une halte comme à leur habitude. Un malaise dont a été victime mon père les a conduits à l’hôpital. Comme nous n’arrivions pas à les joindre, les enfants et moi avons pensé au pire. Même après avoir été rassurés, nous étions tous hypnotisés, happés par les images ayant trait à la tragédie, incapables de nous détacher. Il nous a fallu des semaines pour oublier. Aujourd’hui encore, ma cadette refuse de mettre les pieds dans un café ou un restaurant. La plus sensible des trois enfants a été confrontée à des images choc qui ne sont pas faites pour elle et fait encore des cauchemars où elle voit le visage ensanglanté de ses grandsparents, dont elle est très proche”. Amina, 37 ans, maman de Lamia, 10 ans, a été absolument estomaquée par les propos tenus par sa fille, relatant dans les détails la fin atroce de Kadhafi. “Nous regardons peu la télé en famille. Avec les enfants, mon mari et moi préférons parler des événements, prendre le recul nécessaire pour leur donner un sens. A mon corps défendant, j’ai fini par admettre ceci : qu’on le veuille ou non, les images finissent par atteindre nos enfants”. “Depuis le début de ce qu’on appelle communément le printemps arabe, on reçoit de plus en plus de patients anxieux”,  rapporte Naima Cherkaoui, psychologue clinicienne. “Certains sont angoissés, voire aussi  traumatisés que s’ils avaient été présents sur les lieux où opéraient les snipers en Lybie ! Adultes et enfants sont touchés. Les enfants parlent très souvent des images qu’ils ont vues. Je pourrais presque tenir un baromètre de l’intensité de leurs crises d’anxiété selon les événements dont ils me parlent”.

Pas égaux devant la violence cathodique

Les répercussions psychologiques de surexposition aux médias sont encore très peu documentées ; et en dehors des études effectuées à New York après le 11 septembre, dont certaines ont évalué l’exposition à des images violentes à travers la télévision et la survenue de stress post-traumatique, aucune statistique n’est disponible sur la question. Seule certitude : l’anxiété trône au palmarès des émotions ressenties. D’après les psys, ce symptôme disparaît généralement avec le temps. Mais ce n’est pas le cas pour les personnes atteintes d’une altération de la santé mentale, ou qui risque de l’être. Ces derniers décrivent leur trouble comme “un état de désorganisation intérieure”, qui handicape certains au point de les rendre incapables d’effectuer les gestes simples du quotidien. La sensibilité n’est pas commune, mais nous demeurons tous, à des degrés divers, perméables aux événements dont nous sommes les témoins cathodiques. Et tant mieux ! Rester de glace devant des images souvent atroces serait renier, peu ou prou, son humanité. Mieux vaut ne pas toujours éteindre son poste, car se couper du monde actuel ne serait pas sain. L’idéal consiste à garder une distance face aux événements qui font l’actualité. Tout le monde est d’accord avec ce postulat. La question est : comment ? En consultant les médias de façon routinière, par exemple, en regardant un seul bulletin de nouvelles par jour, suggèrent les spécialistes des médias. “Le blâme n’est pas à jeter sur les médias malgré la couverture de plus en plus sensationnaliste qu’ils font des événements les plus éprouvants”, souligne la psychologue Batoul El Harti. Il est donc essentiel d’avoir du recul face au traitement des nouvelles.

Nous avons besoin de clés pour lire les images et les passer au filtre de la critique et de l’analyse. Or, il existe un déficit criant en matière d’éducation aux médias.

Quel recul face à l’overdose ?

Faire la part des choses, maintenir un esprit critique et connaître ses limites sont les trois clés permettant d’établir un rapport équilibré entre soi et les informations. “Il ne faut pas oublier que ressentir de la déception et de la frustration en écoutant les nouvelles est une chose normale”, rappelle Batoul El Harti. “La consommation d’images liées à l’information est tout de même incontournable à la compréhension du monde”. Certes. Mais tout est dans la façon d’aborder les choses. Quand on montre jusqu’à plus soif des images de famines et de catastrophes, ou encore quand on demande aux passants ce qu’ils pensent des événements dans les rues des pays arabes, cela n’informe en rien. Le citoyen lambda désire qu’on l’éclaire, qu’on lui dise ce qui se passe, pas qu’on lui montre quelqu’un qui agonise dans une mare de sang. Empêtré dans ses émotions face au tsunami d’images et de faits divers plus violents les uns que les autres, il aimerait bien apprendre à “digérer” l’émotion, à se forger une opinion ; opinion qui permettra le passage à l’action ; action qui permet de participer à l’édification d’un monde plus serein. Petits et grands, nous avons besoin de clés pour lire les images, les décomposer, les passer au filtre de la critique et de l’analyse. Or, il existe un déficit criant en matière d’éducation aux médias. Des pédopsychiatres montent au créneau pour exiger qu’un cours sur les médias, sur l’analyse des images, soit dispensé dans les écoles dès le primaire. Nous manquons tous, aussi bien les parents que les professeurs, d’outils, de clés, pour appréhender le matraquage d’images auquel nous sommes sans cesse soumis. Jadis, quand on avait seulement deux journaux télévisés par jour, les responsables de l’information prenaient soin de bien choisir ce qu’ils allaient y montrer. Le problème avec les chaînes d’information continue est qu’on a besoin d’un volume constant de contenus, peu importe ce qui se passe. Dans les médias à flux continu, la hiérarchisation de l’importance des événements à traiter pose problème. Trop de place est dédiée au sensationnel : plus c’est saignant, plus cela crève l’écran, plus on fait du remplissage.

Plus l’audience augmente et mieux c’est… pour les businessmen de l’image.

Comment ne pas tomber dans le piège du cynisme face au trop-plein d’images ?

Certains, pour se protéger, critiquent les médias, doutent de la véracité des versions avancées par telle ou telle chaîne. Avoir un point de vue critique est en soi optimiste. En dénonçant les choses qui doivent être dénoncées, on peut changer le monde. C’est en étant cynique qu’on est pessimiste. “Dans la mesure où l’indignation ne se perd pas, les choses vont changer. La capacité à s’indigner est essentielle”, témoigne cette maman qui apprend à ses enfants à ne pas rester apathiques devant les horreurs servies par la télé à l’heure du dîner. Pour échapper au cynisme stérile et ne pas consommer les médias de façon pathologique, il faut faire preuve d’esprit critique, ce qui n’est réalisable qu’avec du recul. Or, le recul est un grand luxe dans le monde dans lequel on vit, règne de l’instantané. Et ensuite, pour avoir du recul, il faut éteindre le poste, se sevrer de la télévision et de la radio, de temps à autre. Cela aide à redécouvrir le ciel bleu ! Pourquoi ne pas retourner aux grands auteurs ? Lire Taha Hussein, Tchekhov, ou Balzac ? Il faut se rappeler ce qu’est un bon texte ou une bonne image. Regarder un film, un bon cru de Youssef Chahine, Bergman ou Fellini, découvrir avec ses enfants les jeunes réalisateurs maghrébins, cela rappellera à tous ce qu’est une image qui a du sens. Un bon programme pour s’initier et initier ses rejetons à l’éducation à l’image. Peut-être qu’on pourra ensuite se livrer à une meilleure réflexion sur la nature humaine ? Cela dit, il ne faut pas pour autant se déconnecter du monde actuel. â– 

C’est le rendez-vous de l’élite du golf féminin. Organisée du 06 au 11 février 2023, la Coupe Lalla Meryem, qui
Pour atteindre l’égalité femme-homme, il est crucial, fondamental, indispensable de repenser les masculinités. Soufiane Hennani, nous livre son point de
31AA4644-E4CE-417B-B52E-B3424D3D8DF4