Les misérables des temps modernes!

Des enfants apathiques, malmenés et trop peu nourris font malheureusement partie du décor général. Malgré leur très jeune âge, ils doivent survivre et travailler pour le compte de parents démissionnaires. Plongée dans l'univers pathétique de ces misérables des temps modernes...

« Eloigne-toi de mon fils et dégage d’ici espèce de petite peste. Sinon, je te ferai regretter d’avoir mis les pieds dans ce quartier”, vocifère une mendiante en déversant une avalanche d’invectives. Le port d’un appareil photo et quelques échanges verbaux avec un de ses fils ont suffit pour mettre la jeune femme dans un état hystérique. Dans ce quartier très fréquenté de la ville de Rabat, cette petite famille fait partie intégrante du décor urbain. Chaque jour, des enfants âgés de 6 à 12 ans envahissent les grandes artères de l’Agdal, s’invitent sur les terrasses des cafés ou se nichent à côté des stations de tramway. Objectif : amasser le maximum d’argent, sous l’oeil vigilant de leur mère installée à quelques pâtés de maisons, à défaut de quoi ils auront droit à une bonne raclée. Alors, faisant feu de tout bois pour convaincre, ces mômes sans protection aucune vendent des mouchoirs en papier, des paquets de chewing-gum, des roses à l’unité et des produits domestiques. Malgré leur âge, ces enfants, totalement exploités et sauvagement maltraités, se sont forgé une sacrée personnalité, enfouie dans une corpulence vulnérable. Visage amoché, joues creuses et regard vitreux, leur simple vue ferait fondre le coeur des plus endurcis. “Achète-moi cette fleur pour que je puisse manger. Je n’ai rien avalé depuis hier. Regarde comme je suis pâle. Si tu ne veux pas m’en acheter, donne-moi au moins un dirham ou deux”, nous lance une fille d’environ 8 ans. La phrase bien ficelée et l’énonciation déterminée ne peuvent être que l’oeuvre d’un adulte avisé. Il est clair que les enfants sont briefés, orientés et pilotés.

Enfance en détresse

A la question “pourquoi tu n’es pas à l’école ?”, l’enfant répond systématiquement : “Parce que je dois travailler pour aider ma mère à nous nourrir. Si en fin de journée je ne ramène pas suffisamment d’argent, elle va me tabasser”. L’avant-bras marqué par les traces de fouet de la veille, le môme raconte son vécu comme si tout était normal. Lui-même ne réalise pas qu’il est brutalisé, exploité, négligé par sa propre génitrice. “Je ferais mieux de partir vite avant que ma mère ne me voie en train de te causer. Elle risque de se mettre très en colère contre moi. Salut…”, nous lance-t-il, la voix tremblante, avant de filer à l’anglaise. Ce n’est qu’un cas parmi un millier d’autres. Ces enfants, on les connaît. On les voit tous les jours, on en discute lors de réunions quand on se souvient de leur existence, on nous parle d’eux à la télévision, sur les ondes des radios. Ces enfants presque abandonnés qui ont la chance – ou la malchance, cela dépend de la vision de chacun – de vivre sous le même toit que leurs parents. Des parents démissionnaires qui semblent ignorer la réelle signification de ce terme. Au lieu d’envoyer leur progéniture sur les bancs de l’école, de les prendre en charge, de leur offrir les soins physiques et psychologiques nécessaires, ces dénommés “parents” préfèrent les exploiter et en tirer le maximum de bénéfice. Par obligation ou par choix, il est difficile de donner une réponse précise. Approchée pour en savoir plus, une mère sort ses griffes : “Laissez-nous tranquilles. On ne fait que mendier, est-ce un péché ? Laissez-nous tranquilles”, risposte-t-elle, menaces et insultes en prime. Le sort de ces enfants garde donc tout son mystère. Alors, investissant la voie publique à longueur de journée, les pauvres sont déscolarisés, battus, malnutris et marginalisés. Ils vagabondent dans les ruelles hostiles de la vieille médina, dans les quartiers les plus défavorisés ou dans les grandes artères de la ville. Scandaleux.

Seuls contre le monde

Devenus une source de revenu rentable pour les parents démunis, les enfants des rues peinent à survivre au jour le jour. Ils souffrent en silence et espèrent l’intervention et l’assistance de l’Etat, acteur malheureusement quasi-absent dans ce combat. En effet, l’arsenal juridique marocain ne semble pas apporter les dispositifs nécessaires à l’amélioration de leur situation, ou du moins, à leur protection. Les textes de loi aujourd’hui en vigueur ne répondent pas à cette problématique car, d’une part, ils sont censés être sous la tutelle de leurs parents; et d’autre part, car la mendicité n’est pas considérée comme étant un travail officiel. “On ne peut à aucun moment affirmer que ces enfants travaillent car il n’y a pas de loi qui précise que leur activité est considérée comme un emploi officiel. Cela dit, un projet de loi concernant la réglementation de la situation des enfants est en cours d’examen. Parmi ses dispositions, l’obligation de la scolarisation des enfants jusqu’à l’âge de 15 ans, et l’interdiction de les employer au risque d’une peine criminelle”, rapporte Hafida Mesnaoui, avocate au barreau de Rabat. Le Code pénal marocain ne contient en effet aucun texte de loi spécifique à cette problématique. Il comporte plutôt des articles de loi génériques qui concernent le délit d’exposition et de délaissement des enfants. Dans ses articles 459 et 461 (voir encadré), la loi stipule que quiconque qui aurait exposé ou délaissé un enfant de moins de 15 ans dans un endroit solitaire ou non solitaire, serait puni d’une peine d’emprisonnement. Si le coupable se trouve être un ascendant ou toute personne ayant l’autorité sur l’enfant, sa peine sera aggravée en vertu de la loi 460 et 462.

Loin, mais en sécurité

Entre les griffes des parents démissionnaires, les enfants des rues sont stigmatisés et marginalisés socialement. En outre, leur mode de vie et leur exposition aux dangers urbains les font vivre dans une insécurité permanente. Certains penseraient que pour qu’ils vivent dans de meilleures conditions, l’idéal serait qu’ils vivent loin de leurs parents. Si un tel scénario est aujourd’hui possible, il demeure extrêmement difficile à réaliser. Pour qu’un parent voie la garde de son enfant retirée, il faut qu’il fasse l’objet d’une enquête judiciaire sur la base de laquelle on arrive à prouver sa culpabilité et son incapacité à s’occuper de son rejeton. La procédure reste néanmoins assez compliquée, en tout cas pas à la portée d’une personne lambda. Seuls le procureur général du roi, la police judiciaire et les associations concernées peuvent intenter un procès. “Si les plaignants obtiennent gain de cause, les enfants seront donc retirés à leurs parents et remis à des organismes spécialisés. Les parents, coupables aux yeux de la loi, seront ensuite poursuivis pour atteinte à l’enfance”, explique Hafida Mesnaoui. Le Code de la famille se penche également sur la question, bien qu’elle ne soit abordée que furtivement. En effet, l’article 165 précise qu’au cas où les attributaires du droit de garde – en l’occurrence les parents – ne remplissent pas les conditions requises, le tribunal pourrait intervenir et désigner une personne plus apte parmi les proches, ou à défaut, une institution habilitée à cet effet. “L’article 165 précise que la garde revient en premier lieu à la mère, puis au père et à la grand-mère maternelle de l’enfant. A défaut, le tribunal décide d’attribuer la garde à l’un des proches parents les plus aptes à l’assumer”, ajoute l’avocate.

Et après ?

Sur le plan pratique, le Maroc souffre d’une énorme carence en ce qui concerne l’assistanat social et la prise en charge des enfants des rues. Une infrastructure préalable capable de recevoir et de prendre en charge ces enfants est donc de mise. Aujourd’hui, le seul organisme étatique habilité à cet effet est la maison de redressement et son orphelinat. Du côté de la société civile, les honorables et très respectables efforts des associations oeuvrant pour la protection de l’enfance restent insuffisants au regard du nombre considérable d’enfants en difficulté. Pourtant, certaines luttent activement contre l’abandon et viennent en aide aux parents démunis pour qu’ils puissent subvenir aux besoins de leurs enfants. “Nous avons mis en place le programme de renforcement de la famille qui a pour objectif de prévenir l’abandon des enfants. Le but est de répondre à leurs besoins fondamentaux et de donner une formation professionnelle aux parents pour que ces derniers deviennent autonomes et puissent prendre en charge leurs enfants”, nous dit-on à l’association SOS Villages d’Enfants au Maroc. L’association dispose aujourd’hui de trois centres d’aide aux familles à risque : deux dans la ville de Casablanca, notamment à Sidi Bernoussi et Sidi Moumen ; et un nouveau à Imouzzer. Là-bas, les enfants bénéficient des premiers soins et reçoivent des repas équilibrés et du lait infantile. Pendant la journée, les plus petits sont mis dans une crèche pendant que les enfants en âge d’être scolarisés sont placés dans des écoles du quartier. Quant aux mamans, elles reçoivent une formation professionnelle en partenariat avec des associations locales spécialisées dans la couture, la verrerie, la fabrication de bougies artisanales, la boulangerie et la cuisine. Une fois qu’elles sont formées, l’association les aide à trouver un emploi pour qu’elles puissent enfin répondre aux besoins de leur famille. “On prend également en charge des enfants qui ont perdu le soutien familial et ceux que nous accueillons sont placés sous notre tutelle sur décision du juge des mineurs”, précise l’association SOS Villages d’Enfants. Malgré les estimables efforts des associations de protection des enfants des rues, le vide juridique et le manque de plateformes spécialisées accentuent le phénomène. Un désert aride, au grand dam d’enfants innocents que l’oeil hostile de la société n’épargne pas.

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