Les islamistes au pouvoir

Pour la première fois de l'histoire du Maroc, les islamistes sont au pouvoir. Lors des élections anticipées du 25 novembre, le PJD a remporté une victoire retentissante avec 107 sièges. Pour éclairer notre lanterne quant aux significations de cette victoire du Parti de la lampe et aux scénarios qui risquent d'en découler, FDM a donné la parole au politologue Mohamed Darif. Entretien.

Les Marocains ont fait leur choix, et il se nomme PJD. Le vendredi 25 novembre, 45,40 % des 13,5 millions d’électeurs marocains ont participé au scrutin législatif, contre 37 % en 2007. Mais au-delà de ce taux de participation jugé “satisfaisant”, c’est le score “historique” réalisé par le Parti de la Justice et du Développement qui restera dans les annales. Selon les résultats officiels du ministère de l’Intérieur, le PJD a été crédité de 107 sièges, sur un total de 395. Un exploit pour cette formation conservatrice qui campait jusqu’ici dans son rôle de parti de l’opposition. Le tournant est d’autant plus décisif lorsqu’on sait que le prochain chef du gouvernement est nommé du parti arrivé en tête, selon les dispositions de la nouvelle constitution ; soit un pas vers la mise en place d’une monarchie parlementaire. Par ailleurs, au lendemain de l’annonce des résultats, les tractations étaient déjà ouvertes entre les dirigeants du PJD et ceux d’autres formations politiques pour former un gouvernement de coalition. A l’heure où nous mettons sous presse, un scénario se profile à l’horizon, celui d’une coalition avec les trois partis de la Koutla démocratique, à savoir l’Istiqlal, l’Union Socialiste des Forces Populaires et le Parti du Progrès et du Socialisme. L’Istiqlal, qui occupait la première place dans l’actuel parlement avec 52 députés, a obtenu 60 sièges. Les résultats définitifs, comme l’a annoncé le ministre de l’Intérieur Taib Cherkaoui, ont aussi donné 52 siège au Regroupement National des Indépendants, 47 au Parti Authenticité et Modernité, 39 à l’USFP et 32 au Mouvement Populaire.

“C’EST LA PREMIÈRE FOIS QU’ON ASSISTERA À LA FORMATION D’UNE MAJORITÉ GOUVERNEMENTALE COMPOSÉE SEULEMENT DE QUATRE PARTIS.”

Au-delà de la composition du futur gouvernement, cette victoire réveille cependant quelques inquiétudes, notamment en ce qui concerne le référentiel religieux et conservateur du parti de la lampe. Ce dernier se veut malgré tout rassurant. Dans une interview accordée au quotidien français “Le Parisien” à la veille des élections, Abdelilah Benkirane s’exprimait sur la question.

Selon le leader du PJD, “personne ne peut remettre en cause les libertés individuelles au Maroc. Le religieux est du ressort du roi… Nous ne sommes pas pour l’instauration d’un régime religieux, pour le Califat, comme certains le laissent entendre. C’est absurde, nous sommes en 2011. On veut une vraie démocratie et une meilleure vie pour les Marocains”.

Même son de cloche du côté de Mohamed Darif, politologue, qui soutient dans cet entretien que les conservateurs marocains sont modérés et qu’ils acceptent les règles du jeu, y compris les symboles de la modernité. Ce spécialiste de la vie politique marocaine revient par ailleurs sur les significations et les répercussions d’un scrutin hors du commun.

FDM : Le PJD est sorti victorieux de ces élections législatives. Etait-ce une surprise ?

Mohamed Darif : Franchement non. Même avant le scrutin, les pronostics portaient le PJD parmi les partis favoris, aux côtés d’autres partis comme l’Istiqlal dans le cadre de la Koutla ou encore le RNI dans le cadre du G8. La surprise réside peut-être plus dans l’écart du nombre de sièges obtenus par le PJD par rapport aux autres partis. Il est classé loin devant avec plus de la moitié des sièges que le parti de l’Istiqlal.

Comment expliquez-vous cette victoire retentissante ?

Il y énormément de raisons qui pourraient expliquer cette victoire. Déjà, le PJD avait depuis longtemps déployé énormément d’efforts pour élargir sa base sociale. Il ne faut pas oublier que le parti a bien instrumentalisé la campagne qui l’a visé, surtout depuis la création du PAM qui avait élaboré toute une stratégie pour affaiblir le PJD sur le plan électoral et l’isoler sur le plan politique. Malheureusement, il s’est avéré selon les résultats obtenus actuellement que les grands perdants de ce scrutin sont plutôt les huit composantes du G8.

Ne s’agit-il pas plutôt d’un vote sanction ?

A mon avis, il ne s’agit pas d’un vote de sanction. Ma profonde conviction est que les Marocains n’ont pas recours à ce genre de vote. Nous avons eu plusieurs exemples par le passé. Quand le parti de l’USFP avait dirigé le gouvernement de l’alternance en 1998, il avait ensuite été vivement critiqué. Il a pourtant réussi à se classer premier lors du scrutin de 2002. Idem pour le parti de l’Istiqlal, qui avait participé à la coalition gouvernementale depuis 1998. Il a fait l’objet de critiques foudroyantes, et malgré cela, il a réussi à se classer premier lors du scrutin de 2007 et a été chargé de former le gouvernement. Ce qui nous éloigne de la thèse du vote de sanction. Il s’agit plutôt d’une position du corps électoral. A ce sujet, je dis même que le PJD devrait rendre hommage au Mouvement du 20 février. Je crois bien que c’est grâce à ce mouvement qu’il a obtenu ce score. Le Mouvement du 20 février, en appelant au boycott des élections, a contribué indirectement à accroître le taux de participation.

Vers quelle coalition va pencher le PJD pour la constitution d’une majorité gouvernementale ?

A mon avis, un seul scénario pourrait être compatible avec cette transition démocratique que connaît le Maroc. Actuellement c’est clair, c’est le PJD qui va diriger le prochain gouvernement qui se composera par ailleurs des trois partis de la Koutla démocratique à savoir l’Istiqlal, l’USFP et le PPS.

A la lecture des chiffres dont nous disposons, je crois que ces quatre partis bénéficient d’une majorité confortable. Et c’est à mon avis une avancée importante puisque c’est la première fois qu’on assistera à la formation d’une majorité gouvernementale qui se compose uniquement de quatre partis olitiques. Dans les autres expériences, la constitution de la majorité a toujours eu besoin de 6, voire même de 8 partis. Cet état des lieux a toujours été critiqué parce que ce grand nombre complique et empêche même le bon fonctionnement du gouvernement. Là, on se retrouve face à une majorité relativement homogène : d’un côté, le PPS et l’USFP ayant un référentiel socialiste, et d’un autre, le PJD et l’Istiqlal ayant un référentiel conservateur.

Est-ce le meilleur scénario pour cette période de transition ?

Effectivement, c’est le cas. On avait besoin d’un gouvernement qui bénéficie d’une certaine homogénéité. On avait également besoin de réduire le nombre de partis politiques qui forment le gouvernement. Et là, le scénario qui se profile à l’horizon avec une coalition de quatre partis politiques est idéal pour gérer cette transition. C’est un tournant qui est compatible avec la nouvelle philosophie du pouvoir au Maroc.

Avec un taux de participation de 45,40 %, les Marocains seraient-ils moins abstentionnistes ?

Quand on parle actuellement d’un taux de participation de 45,40 %, on se réfère immédiatement au taux enregistré en 2007, qui était de 37 %. Je crois qu’on a tout de même réussi à relever le défi ayant trait au taux de participation, mais ça ne signifie pas qu’il faut véhiculer un discours rassurant pour  autant. Tout le monde est appelé à trouver la réponse à une question majeure qui se pose et qui s’impose. C’est celle de savoir pourquoi il y a 54,60 % des Marocains qui ont boycotté le vote. Il faut à mon avis prendre au sérieux ce taux d’abstentionnisme. Je crois aussi qu’on avait commis une erreur en considérant que le taux de participation constitue le principal enjeu ; ce qui est à mon avis tout à fait erroné. Le principal enjeu pour un scrutin qui se tient dans le cadre d’une nouvelle constitution est de relever le défi de la transparence et de la liberté.

“LE ROI CONSTITUE ENCORE LE PIVOT DU RÉGIME CONSTITUTIONNEL MAROCAIN ET PEUT PALLIER LES DÉRAPAGES.”

Qu’en est-il de cet enjeu de transparence et de liberté ?

Quand on parle de transparence et de liberté du scrutin, on pointe souvent du doigt les responsables de l’administration territoriale. Nous avons toujours critiqué l’intervention des autorités ou encore sa neutralité passive. Tout le monde, à un moment donné, a prôné une neutralité positive. Et je crois que selon les déclarations des observateurs électoraux, le scrutin s’est effectivement passé dans de bonnes conditions.

Quelle a été l’influence du printemps arabe sur le contexte marocain ?

Si on parle de ce printemps arabe en faisant allusion au scénario tunisien et en se référant aux résultats obtenus par le PJD, moi je dis que le contexte est différent. Le parti d’Ennahda en Tunisie avait souffert d’une politique d’éradication par le régime Ben Ali. C’est un parti qui n’avait jamais pu participer aux élections, ce qui n’est pas le cas ici au Maroc. Le PJD a toujours participé aussi bien aux législatives qu’aux communales. Il dirige même plusieurs grandes villes comme Kénitra ou Tétouan. On parlait déjà d’une victoire possible du PJD en 2007. C’est pourquoi je dis que le monde arabe ne constitue pas un tout homogène. Il y a certes un printemps arabe, mais chaque régime et chaque pays cherche à vivre son expérience en s’inspirant de ses spécificités, et en cherchant des solutions adéquates. Je crois que le Maroc n’a choisi ni le modèle tunisien, ni un autre modèle. La monarchie s’est adaptée facilement et rapidement aux variables, et c’est cette capacité d’adaptation qui a déclenché ce processus de réformes d’ordre institutionnel et politique ici au Maroc.

Devrions-nous avoir peur qu’un parti comme le PJD tienne les rênes du gouvernement ?

Il y a malheureusement eu des courant éradicateurs dans le monde arabe qui ont utilisé l’épouvantail islamiste pour stopper le processus d’ouverture démocratique. Ces courants, qui se présentaient sous un visage moderniste et démocratique, n’avaient pas hésité à utiliser tous les moyens pour éradiquer les islamistes. L’Occident a aussi souvent adopté des approches qui n’étaient pas compatibles avec la réalité religieuse dans le monde arabe. On fait souvent l’amalgame entre les salafistes radicaux et les islamistes. Il ne faut pas oublier que ces derniers sont en général le produit de l’exclusion politique. Ce sont des gens qui cherchent une place sur la scène politique en se référant à la religion, comme d’autres se réfèreraient au marxisme ou au libéralisme. Alors, pourquoi ne faut-il pas avoir peur des islamistes ? Pour la simple raison qu’ils acceptent actuellement les règles du jeu, y compris les symboles de la modernité politique. Nous avons par ailleurs une spécificité constitutionnelle marocaine. Nous ne sommes pas dans une monarchie parlementaire où le chef du gouvernement pourrait appliquer la politique qu’il veut. Ici au Maroc, il y a une forte présence de la monarchie. C’est vrai qu’il  y a eu un élargissement des attributions du gouvernement, mais le roi constitue encore le pivot du régime constitutionnel marocain. Il y a donc des freins entre les mains du roi pour stopper tous les dérapages qui pourraient avoir lieu. Il ne faut pas oublier non plus que le PJD ne gouvernera pas seul. C’est certes lui qui va former et diriger ce gouvernement, mais il sera obligé de faire des concessions pour former une coalition.

On n’aura donc pas à craindre une régression en ce qui concerne le volet des droits des femmes par exemple ?

Il ne faut pas oublier que chaque parti ici au Maroc, qu’il soit dans la majorité ou dans l’opposition, est obligé de respecter les dispositions de la nouvelle constitution marocaine. Avant, l’Etat disposait de trois fondamentaux à savoir l’islam, la monarchie et l’unité nationale. Actuellement, nous sommes face à un quatrième fondamental qui est celui de l’option démocratique. Nul n’est censé violer les dispositions ayant trait à l’option démocratique au Maroc. Nous avons des acquis au sujet des libertés et des droits fondamentaux des Marocains. Nous disposons également de garanties pour que la femme jouisse de tous ces droits. Il ne faut pas oublier que la nouvelle constitution consacre le principe de la parité. Je ne crois donc pas que le PJD ait ni la capacité, ni la volonté de changer ou de porter atteinte aux droits des femmes. Il ne faut pas oublier non plus qu’il sera obligé de montrer sa souplesse ainsi que sa capacité à être ouvert et à faire des concessions. La société marocaine dispose par ailleurs de suffisamment de moyens pour se protéger. â– 

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