Cheikhat : du moussem au théâtre du Trianon…

A la fois chanteuses, danseuses et poétesses, les cheikhat expriment tout haut nos souffrances du quotidien, nos frustrations, nos peines et aussi nos joies. Ces femmes de caractère ont peut-être initié sans le savoir le féminisme d'aujourd'hui...

Qui a dit que nos cheikhates étaient tombées dans l’oubli et que leur répertoire n’intéressait plus personne ? Invitées régulièrement dans les festivals, loin des frontières du royaume chérifien, elles portent et chantent les couleurs du pays, quel que soit le sol foulé : tapis rouges des palais, scènes de somptueux théâtres, moussems dans les reliefs escarpés des campagnes, dont elles sont toutes originaires… A chaque passage, elles déclenchent le même enthousiasme et la même ferveur populaire. En septembre dernier, elles ont inauguré le festival d’Ile de France avec une série de concerts au théâtre du Trianon. Un hommage et pas des moindres était rendu à ces femmes mal aimées, marginalisées par la société. L’occasion pour le public parisien d’écouter ces artistes populaires à la voix rauque, qui ont enrichi notre patrimoine culturel et musical.

 

Des personnalités hors normes

“Elles” au pluriel, c’est
le nom de la thématique choisie par Charlotte Latigrat, directrice du festival. “Des égéries, des guerrières… Amazones du quotidien, mères, championnes d’un combat ordinaire…”. Qui pouvait mieux incarner tous ces aspects à la fois que les cheikhates, ces femmes à forte personnalité, malmenées par la vie, qui chantent l’injustice avec des mots simples ?

La première à ouvrir le bal est un grand nom de la chanson amazigh depuis les années 60 : Hadda Ouakki. Agée de 56 ans, elle entre sur scène, maquillée et les cheveux déliés. C’est l’une des rares chanteuses à s’être imposée à l’étranger. Célèbre pour ses nombreux tatouages au visage, légèrement opulente, elle incarne la femme berbère : une allure fière, digne, gardienne d’un héritage oral… Mais ce qui la différencie des autres chanteuses, c’est sa voix exceptionnellement suraigüe et éraillée, qui transperce les murs de la salle, entraînant son public dans les contrées reculées de l’Atlas… On était bien loin du quartier Pigalle ce soir-là, même s’il n’en subsistait pas moins un esprit de cabaret.

Autre artiste, même registre Tamawayt avec Cheikha Cherifa… Longtemps choriste du grand chanteur Rouicha, qui l’a découverte dans les années 80, Cherifa nous fait revivre, entre joie et nostalgie, les chants du moyen Atlas qu’elle conclue toujours par des rythmes d’ahidous. Toute de blanc vêtue, arborant ses nombreux et imposants bijoux, elle était accompagnée de son chœur masculin et chantait au son du luth berbère son répertoire éclectique… La danse, indissociable du chant, a révélé aux profanes un autre aspect du Maroc : des femmes agitant leurs chevelures, se déhanchant et qui ne sont pas gênées par leur embonpoint… De quoi en décomplexer plus d’une !

Le Trianon était peut-être un cadre trop strict pour nos cheikhates, avec un public sagement assis sur des sièges, comme au théâtre. L’ambiance n’était “pas tout à fait à la fête comme c’est le cas au Maroc”, a souligné Marc, fervent admirateur des cheikhates, qui a découvert leur chant au cours d’un voyage à Taroudant… Mais plus haut dans la salle, on entendait des petits groupes entonnant des youyous, dansant et se défoulant au son du Tamawayt, une poésie qui puise ses racines dans le quotidien des paysans. “Leurs voix me donnent irrésistiblement la chair de poule et leurs rythmes me mettent dans un état proche de la transe…”, a poursuivi Marc. En tout cas, même si tous n’étaient pas dans le même état que Marc, au son des percussions des bendirs et des chants, les cheikhat ont fait monter la température !

 

Des artistes autant vénérées que détestées

Pourtant, les cheikhates ont toujours suscité la fascination au même titre que le mépris. Un paradoxe qui s’explique facilement dans une société où transgresser des valeurs comme le mariage, la bienséance et les bonnes mœurs bouleverse les codes sociaux. Elles évoluent dans les cabarets et dans un univers très masculin, on en conclut aussitôt une légèreté des mœurs. Elles restent néanmoins au cœur de la vie sociale et familiale en animant les fêtes traditionnelles et sont des chanteuses professionnelles qui ont travaillé dur leurs vocalises pour obtenir ce grain de voix puissant et rauque. Pour beaucoup d’entre elles, leur vécu a été ponctué de drames : deuil, divorce… Leur point commun c’est d’avoir toutes subi le rejet de leurs familles en choisissant cette voie ; le prix à payer pour mener une vie de saltimbanque. Hadda Ouakki et Cheikha Cherifa ont d’ailleurs dû divorcer pour devenir cheikhates… Pour bon nombre d’entre elles, seul le pèlerinage à la Mecque leur a permis de redorer leur blason auprès de leurs familles et d’effacer la honte qu’elles leur avaient “infligée”.

 

La Aïta, un art en voie de disparition

Mais pourquoi les aime-t-on autant ? Cheikha Hafida, Fatna Bent Lhoucine… Certains disent qu’elles lisent les blessures de votre âme comme dans un livre ouvert. Chacune porte en elle une fêlure et à travers leurs interprétations, elles nous font partager leur expérience en chantant la joie et les souffrances de l’humain. Elles jouent beaucoup sur le registre affectif. On les aime aussi parce qu’elles sont généreuses, et même si elles ne sont pas aussi sophistiquées que d’autres grandes divas de la chanson arabe, leur poésie est authentique, brute et universelle. Elles s’expriment dans un langage compris par tous avec un répertoire à l’image du Maroc : traditionnel, poétique et populaire à la fois.

Aujourd’hui, au Maroc, la Aïta est un style en voie de disparition. Hamounia ou la défunte Fatna bent Houcine sont de grandes figures de ce chant qui est à l’origine un cri de ralliement, comme un écho à la mémoire du peuple. Un chant né dans la Chaouia ou à Khouribga, régions très marquées par la ruralité.

Cheikha Hafida est l’une des dernières représentantes de la Aïta. Avec l’orchestre de légende Oulad Ben Aguida, qui a accompagné Fatna Ben Lhoucine pendant plus de vingt ans, elle perpétue cette tradition qui risque de disparaître du paysage marocain. Ses prestations enchantent toujours le public, les Marocains en particulier. Pour Houda, “ces femmes ont du talent, elles expriment et incarnent la liberté. Elles créent une ambiance que l’on ne retrouve nulle part ailleurs… Je trouve dommage qu’au Maghreb la liberté de paroles rime souvent avec mœurs suspectes.”

La Aïta se transmet de génération en génération, un patrimoine qui s’est enrichi au gré de l’histoire du pays d’influences diverses : bédouines, berbères, arabes, andalouses… Une musique qui fait des admirateurs auprès d’un public plus européen : la Aïta peut être comparée au chant des troubadours du Moyen Age, ces chanteurs itinérants qui ont fui les campagnes pour conquérir la ville.

Un autre groupe, exclusivement féminin, rappelle cet ancrage rural : les Roudaniates de Taroudant qui font revivre le souvenir du prophète à travers leurs chants. L’intensité de leurs mélodies est graduelle pour permettre aux danseurs et à l’assistance d’atteindre l’état de transe. Assises en demi-cercle sur la scène, leurs chants rythmés aux sons des bendirs sont un hymne à la vie, à l’amour… Du plus néophyte au plus expert, les avis sont unanimes : “Les chants de ces femmes nous touchent au cœur. Elles nous donnent des frissons.” explique Naïma, une marocaine de Safi qui a fait le déplacement de province pour venir applaudir ses chanteuses préférées… Un vent de joie, d’optimisme, souffle dans l’enceinte du théâtre. Sans conteste, les Roudaniates ont su redonner le sourire à ceux qui l’avaient perdu en route.

 

Cheikha : un métier en voie d’extinction ?

Dans quelques années, les cheikhates sombreront peut-être dans l’oubli et aujourd’hui même, auprès des jeunes générations, elles tombent en désuétude… Les jeunes ont tendance à préférer des artistes plus modernes, des stars de la chanson libanaise ou égyptienne ou se tournent carrément vers la musique version US.

Pourquoi cette mise au ban ? Parce qu’elles incarnent l’esprit rural et paysan de notre société qui sommeille en chacun de nous et que nous voulons effacer ? Toutes ces femmes, provenant des campagnes et souvent analphabètes, nous rappellent-elles cet aspect de nos racines ? Elles cristallisent l’antipathie du paysan, celui qui suscite les moqueries et les remarques désobligeantes. Elles incarnent notre passé, mais regarder vers l’avenir ne signifie pas abandonner son legs culturel… Hajja Hamdaouia, Hamounia, Hadda Ouakki sont des artistes qui ont façonné le paysage musical d’aujourd’hui et, au-delà du prisme culturel et musical, elles se sont toutes battues en tant que femmes pour exister et imposer leur statut “à part” dans la société. Elles ne méritent sûrement pas de sombrer dans l’oubli.

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