Les chercheurs se sont intéressés aux LCMs (liquid crystal monomers), des composés organiques utilisés dans les écrans LCD pour contrôler le passage de la lumière et produire une image nette. Invisibles pour l’utilisateur, ces molécules sont au cœur de la technologie d’affichage moderne.
Le problème : ces substances sont conçues pour être hautement stables chimiquement. Une qualité essentielle pour la performance des écrans… mais problématique une fois ces appareils jetés ou mal recyclés. Peu biodégradables, elles peuvent persister dans l’environnement et s’y diffuser via les filières informelles de traitement des déchets électroniques, les décharges ouvertes ou les incinérations non contrôlées. Dans cette étude publiée dans la revue scientifique Environmental Science & Technology, l’équipe a analysé des tissus de dauphins à bosse indo-pacifiques et de marsouins aptères, deux espèces présentes dans la région et déjà fragilisées par la pollution, le trafic maritime et la perte d’habitat.
Les échantillons ont été collectés entre 2007 et 2021, soit 14 années de données, ce qui permet d’observer une contamination inscrite dans le temps, et non un phénomène ponctuel. Objectif : vérifier si ces molécules issues des écrans peuvent remonter la chaîne alimentaire, des particules microscopiques et organismes marins jusqu’aux prédateurs supérieurs, témoins de l’état global de l’écosystème.
Jusque dans le cerveau
Les résultats frappent d’abord par leur ampleur : les chercheurs ont criblé 62 LCMs et démontrent leur présence dans plusieurs organes (muscles, foie, reins) avec des concentrations souvent plus élevées dans le gras (blubber), un tissu connu pour accumuler les polluants organiques persistants. Mais l’élément le plus préoccupant est ailleurs. L’étude rapporte des LCMs détectés également dans le cerveau des animaux étudiés. Cela suggère la capacité de ces molécules à franchir la barrière hémato-encéphalique, ce filtre biologique censé protéger le système nerveux central contre les substances toxiques. C’est précisément ce point qui conduit les auteurs à parler de “drapeau rouge”.
Les travaux incluent en outre des tests de toxicité en laboratoire et des analyses biologiques suggérant des effets possibles sur certains processus cellulaires, notamment l’expression de gènes impliqués dans la réparation de l’ADN, le stress oxydatif ou la division cellulaire.
Les chercheurs restent prudents : ces résultats ne constituent pas une preuve d’impact direct sur la santé humaine. Mais ils soulignent que la présence de ces composés dans des prédateurs marins situés en haut de la chaîne alimentaire pose une question plus large sur l’exposition cumulative des écosystèmes; et, potentiellement, sur celle des populations humaines dépendantes des ressources marines.
Au-delà du cas étudié, cette recherche met en lumière une réalité moins visible que les plastiques flottants ou les marées noires : la pollution chimique liée au numérique. À mesure que la production mondiale de déchets électroniques augmente, leur gestion devient un enjeu environnemental majeur. Cette étude de long terme rappelle qu’entre l’écran que l’on remplace et l’océan qui absorbe les résidus, le lien est parfois plus direct qu’on ne l’imagine.