Qu’il s’agisse de soutenir une cause ou de réagir à un fait d’actualité, les réseaux sociaux sont devenus, ces dernières années, un espace privilégié de mobilisation pour la jeunesse. Cette libération de la parole se traduit par une prise de position plus visible sur les plateformes numériques. Pour certains, il ne s’agit pas d’une simple expression d’opinion, mais d’une forme de militantisme qui s’inscrit dans la durée. Encore faut-il que cet engagement repose sur des convictions solides et se traduise par des actions concrètes, au-delà de l’effet de mode ou du buzz. “Il existe un activisme performatif, très réel, qui suit les tendances, s’active au moment d’une crise médiatisée et disparaît dès que l’attention se déplace ailleurs. Mais il existe aussi un engagement profond et structuré, porté par des personnes qui ont fait de l’activisme digital un véritable métier, une carrière, une pratique quotidienne et non un réflexe ponctuel”, affirme Yasmina Benslimane, entrepreneure sociale, militante féministe et fondatrice de Politics4Her.
Au Maroc comme à l’international, plusieurs mouvements citoyens ont émergé ou gagné en visibilité grâce aux réseaux sociaux, avant de prendre une ampleur considérable. Souvent critiquées pour favoriser les réactions à chaud ou les débats superficiels, ces plateformes peuvent aussi constituer de puissants vecteurs de changement lorsqu’elles s’appuient sur un engagement sincère, durable et accompagné d’actions concrètes. “J’ai toujours utilisé les réseaux sociaux pour pousser des coups de gueule face aux injustices. Très vite, j’ai compris qu’ils étaient bien plus qu’un espace de divertissement. Une publication peut ouvrir un débat, interpeller un ministre, lancer une pétition ou redonner une voix à celles qu’on n’écoute jamais. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont devenus une véritable place publique”, souligne Mouna Rahiani, activiste féministe et membre de l’association Kif Mama Kif Baba. Selon elle, chaque grande avancée sociale a commencé par une idée, puis par une parole. “Les réseaux sociaux sont aujourd’hui l’un des endroits où ces paroles prennent vie. Ils peuvent être une arme de désinformation, mais ils peuvent aussi devenir un formidable outil de justice sociale. Tout dépend de ce que l’on choisit d’y faire circuler”, ajoute-t-elle.
Pareillement, Hafsa Ramich, artiste, productrice et fondatrice de “Collectivenar”, estime que l’objectif d’une prise de parole engagée sur les réseaux sociaux ne se limite pas à susciter des réactions en ligne, mais vise aussi à faire évoluer les politiques publiques, à influencer les décisions et à défendre des droits. “Les réseaux sociaux sont un outil parmi d’autres dans un processus plus large de changement social”, précise-t-elle.
L’environnement, la cause animale ou encore la santé mentale figurent parmi les sujets qui alimentent aujourd’hui les débats sur les réseaux sociaux. Chayma Gouzal, étudiante en droit privé, s’intéresse particulièrement aux questions liées à l’éducation, à l’engagement citoyen et à l’égalité des chances. “Ce sont des enjeux qui touchent directement ma génération”, explique-t-elle. La jeune femme a participé à plusieurs initiatives de sensibilisation et à des projets destinés aux jeunes, en s’appuyant sur la portée qu’offrent les plateformes sociales. “Le plus gratifiant n’est pas forcément la visibilité obtenue, mais les retours que l’on reçoit : des jeunes qui osent s’engager, qui demandent des informations, qui rejoignent un projet ou qui changent leur regard sur un sujet. Ces échanges montrent que, même à petite échelle, une prise de parole sincère peut provoquer un changement concret”, affirme-t-elle.
Une responsabilité envers sa communauté
Pour Chayma Gouzal, “la véritable influence se mesure aux changements que l’on parvient à provoquer sur le terrain ou dans les mentalités”. S’exprimer sur les réseaux sociaux implique une responsabilité envers sa communauté. D’où l’importance de mesurer ses propos et de veiller à diffuser un message porteur de sens. “Avant de partager une publication, je prends toujours le temps de réfléchir à la manière dont je vais formuler mon message. Je sais que les sujets liés aux droits des femmes sont sensibles et qu’un mot peut parfois détourner l’attention du fond du débat. J’essaie donc d’être à la fois authentique, claire et responsable, en m’appuyant sur des faits lorsque c’est nécessaire”, explique Yousra Salhi, ingénieure en Big Data.
Au-delà de susciter des discussions, la jeune militante pour les droits des femmes souhaite amener les internautes à remettre en question certaines idées reçues et, surtout, à faire en sorte que les femmes ne se sentent pas seules face à ce qu’elles vivent. “C’est aussi une manière de leur montrer qu’elles sont entendues et soutenues”, souligne-t-elle.
Un engagement 2.0 n’est toutefois pas exempt de défis ni de contraintes pour celles et ceux qui s’y investissent. S’exprimer sur des sujets sensibles peut parfois exposer les personnes concernées à des critiques virulentes, voire à des formes de pression ou d’intimidation de la part de leurs détracteurs. “Les questions liées aux droits, au genre, à la sexualité ou à la justice environnementale demandent de la nuance et du contexte. Il faut également faire face à la désinformation et à des attaques en ligne qui peuvent être extrêmement violentes. Les personnes qui défendent des causes sociales ou politiques sont souvent exposées au harcèlement, aux menaces et aux campagnes de dénigrement, ce qui constitue l’un des principaux défis de l’engagement numérique”, soutient la fondatrice de “Collectivenar”.
Comme le dit l’expression, “les temps changent”, et avec eux évoluent les formes d’engagement et de militantisme. Loin d’avoir disparu, l’engagement s’est transformé au gré des nouveaux outils et des espaces d’expression qui s’offrent aux jeunes. Dans une époque où le numérique occupe une place grandissante dans la vie quotidienne, l’adaptation devient une nécessité. “Je pense que chaque génération trouve ses propres formes d’engagement. Je ne dirais pas que la nôtre est plus engagée, mais elle dispose d’outils différents et évolue dans un contexte différent. Ce qui me semble particulièrement fort aujourd’hui, c’est la capacité à créer des liens entre des luttes qui étaient parfois considérées séparément”, conclut Hafsa Ramich.
Les réseaux sociaux donnent-ils réellement du pouvoir aux jeunes, ou créent-ils seulement une impression d’influence ?
Historiquement, on a vu les réseaux sociaux jouer un rôle réel dans la structuration de mouvements dès le Printemps arabe. Pendant la pandémie, cet usage s’est encore intensifié : les jeunes, privés d’espaces physiques de mobilisation, ont trouvé dans le digital un terrain d’expression politique à part entière. Et cette dynamique ne s’est pas arrêtée, elle s’est professionnalisée.
Donc oui, il y a du pouvoir réel, mais ce pouvoir dépend de la manière dont il est exercé.
Avez-vous déjà vu une publication ou un mouvement auquel vous avez participé produire des effets concrets ?
Plusieurs exemples très concrets. À Politics4Her, on a mobilisé nos communautés en ligne pour lever 75.000 dollars destinés aux femmes à Gaza pour des kits de dignité, en partenariat avec l’organisation Anera, une mobilisation
qui n’aurait pas eu la même ampleur ni la même rapidité sans les réseaux sociaux. Autre exemple marquant, après le tremblement de terre au Maroc, on a utilisé le digital pour organiser en urgence la distribution de 2 500 kits d’hygiène féminine dans les zones touchées. Cette mobilisation initiale nous a permis d’obtenir des financements pour un projet à plus long terme.
Pour prolonger la mobilisation, les actions sur le terrain sont-elles indispensables ?
Le contenu engagé a une fonction précise : il crée de la visibilité, il informe, il mobilise une attention collective sur un enjeu donné. Mais si cette attention ne se traduit pas en actions concrètes comme financement, plaidoyer institutionnel, projets de terrain, elle retombe aussi vite qu’elle est montée. Je le vois comme un accélérateur : il peut ouvrir une fenêtre d’opportunité, mais c’est le travail structurel derrière qui détermine si cette fenêtre débouche sur un changement réel.
