À travers Hta Ana Hna, un documentaire engagé, la réalisatrice donne la parole à des femmes marocaines confrontées au harcèlement dans l’espace public. Inspiré d’une étude du centre Menassat et nourri de témoignages recueillis à Casablanca, Marrakech et Tanger, le film interroge la banalisation d’un phénomène encore trop souvent minimisé. Rencontre avec Rania Berrada autour d’un projet qui questionne la place des femmes dans la rue et le droit, pourtant fondamental, d’y circuler librement.
Le harcèlement de rue est une réalité quotidienne pour de nombreuses femmes. Quel a été le déclic pour réaliser « Hta Ana Hna » et choisir de traiter le harcèlement de rue à travers le format documentaire ?
Cela fait maintenant presque trois ans que je vis à Marrakech. Les premiers mois, j’avais l’habitude de me promener le soir près de chez moi, dans le quartier de Guéliz. Mais je me faisais systématiquement harceler. J’ai donc fini par arrêter ces balades nocturnes. Quand Younes Lazrak m’a contactée pour réaliser un documentaire sur le harcèlement de rue au Maroc et, plus largement, sur les libertés individuelles des femmes dans l’espace public, j’ai immédiatement accepté. Je voulais confronter mon expérience personnelle à celles d’autres femmes, mais aussi aux conclusions de l’étude menée par le centre Menassat sur ce sujet. Cette étude constitue d’ailleurs le point de départ du documentaire.
Le titre est très fort. Que signifie-t-il pour vous et quel message vouliez-vous faire passer à travers ce choix ?
On peut lire ce titre comme une revendication : celle du droit des femmes à occuper librement l’espace public. L’étude de Menassat montre que la majorité des Marocains et des Marocaines estiment que les femmes ne devraient pas être totalement maîtresses de leur corps dans la rue, notamment en ce qui concerne leur manière de s’habiller. Cette perception est intimement liée à ce que l’avocate Ghizlane Mamouni décrit dans le documentaire comme une culture du viol. L’un des arguments fréquemment avancés par les harceleurs est le fameux : « elle n’avait qu’à s’habiller autrement ». Or, sur le terrain, nous avons constaté que les femmes voilées se font elles aussi harceler. Voilées ou non, les femmes devraient pouvoir marcher dans la rue sans être importunées. Revendiquer un droit aussi basique en 2026 me paraît personnellement aberrant.
Comment avez-vous sélectionné les témoignages présents dans le film ? Était-il important de montrer des profils différents pour refléter une réalité collective ?
Dans le documentaire, nous donnons la parole à des femmes issues de milieux très différents : une enseignante, une artiste, une vendeuse de légumes, une avocate, une festivalière ou encore une psychologue. Nous avons également voulu diversifier les villes. À Casablanca, Marrakech et Tanger, nous avons mené une expérience : demander à une jeune femme de marcher dans une artère passante à la tombée de la nuit, équipée de lunettes contenant une caméra discrète, afin de filmer les scènes de harcèlement dont elle pourrait être victime. Le résultat illustre parfaitement l’un des chiffres les plus marquants de l’étude de Menassat : seulement 30 % des Marocains et des Marocaines estiment que l’espace public est « safe » ou « très safe » pour les femmes.
Le harcèlement de rue est une expérience quotidienne pour beaucoup de femmes. Pourquoi ce phénomène reste-t-il encore banalisé dans notre société ?
Je pense qu’il est banalisé parce que peu de femmes osent porter plainte. Plusieurs raisons expliquent cela. D’abord, la majorité des Marocains et des Marocaines ignorent l’existence de la loi 103-13 relative à la lutte contre la violence à l’égard des femmes, qui criminalise notamment le harcèlement.Ensuite, celles qui souhaitent porter plainte se retrouvent souvent incapables d’apporter des preuves, car ces agressions se produisent très rapidement et parfois sans témoins. Et dans les rares cas où un verdict est prononcé, les sanctions ne sont pas toujours suffisamment dissuasives.
Après la projection d’hier, quelles réactions du public vous ont le plus marquée ?
Une intervention m’a particulièrement marquée, et elle est malheureusement très révélatrice de la réalité du harcèlement dans notre société. Une jeune femme a pris la parole pour raconter une expérience assez glaçante. Victime de harcèlement sur son lieu de travail, elle décide d’aller porter plainte au commissariat. Pendant qu’il recueillait sa déposition, le policier lui a demandé, très naturellement… son numéro de téléphone.
Selon vous, quel rôle le cinéma documentaire peut-il jouer pour faire évoluer les mentalités ?
J’espère que le fait que le film soit disponible sur YouTube et qu’il ait été produit par un média très présent sur les réseaux sociaux comme JAWJAB permettra de toucher un public large. Peut-être même certains harceleurs, ou des personnes convaincues que les femmes qui s’habillent d’une certaine manière « l’ont cherché ». Si le film peut faire vaciller ne serait-ce qu’un peu cette conviction, ce serait déjà une victoire.