Avec 1,427 milliard de dirhams consacrés au département de la Culture dans le projet de loi de finances 2026, en hausse de 8,79 % par rapport à 2025, et près de 2,33 milliards dédiés à la Jeunesse, le Maroc affiche une ambition croissante en matière de politique culturelle et d’accompagnement des nouvelles générations. Ces chiffres traduisent une volonté politique. Mais ils posent aussi une question essentielle : comment transformer l’investissement en véritable égalité culturelle ? Car un budget en hausse ne garantit pas, à lui seul, l’accès à la culture. Encore faut-il des lieux, des professionnels, de la médiation, des programmes réguliers et une offre suffisamment proche des publics pour que la culture cesse d’être perçue comme un univers réservé à une minorité.
L’enjeu est d’autant plus important que le rapport des jeunes à la culture a profondément changé. Ils écoutent, regardent, créent et partagent autrement. Ils passent d’une vidéo TikTok à une exposition, d’un concert à une œuvre numérique, d’un podcast à un atelier de création. Ils ne sont plus seulement consommateurs: ils sont aussi producteurs de contenus, d’images, de musique, d’idées et de nouvelles formes artistiques. La question n’est donc plus seulement de savoir comment amener les jeunes vers la culture, mais comment leur donner les moyens d’en devenir les acteurs.
Pour Mehdi Qotbi, président de la Fondation nationale des musées, la mission des institutions culturelles est précisément de créer cette rencontre. “Les musées ne sont pas uniquement des lieux de conservation et de préservation, ils sont également des espaces de transmission, d’éducation, de dialogue et d’ouverture sur le monde”, rappelle-t-il.
Une conception que rejoint Sophia Akhmiss, ancienne directrice exécutive de la Fondation Ali Zaoua, pour qui l’enjeu dépasse largement celui de l’accès physique à un lieu culturel. Forte de près de douze années consacrées à la conception et au pilotage de projets culturels et éducatifs destinés à la jeunesse, elle insiste sur la notion de droits culturels : “Le droit de chacun à participer à la vie culturelle, à exprimer sa propre identité et à accéder aux ressources nécessaires pour développer sa créativité.” Autrement dit, permettre à un jeune de franchir la porte d’un musée, d’un centre culturel ou d’une salle de spectacle ne constitue qu’une première étape. L’enjeu est de lui faire comprendre qu’il y a sa place.
Quand la culture redonne confiance
C’est sans doute l’un des apports les plus importants de la pratique artistique : elle ne forme pas seulement des artistes, elle forme aussi des individus plus confiants, plus autonomes et plus capables de prendre leur place dans la société. Sophia Akhmiss raconte avoir vu “des jeunes arriver très réservés, parfois avec le sentiment de ne pas être à leur place, puis progressivement prendre la parole, monter sur scène ou porter eux-mêmes un projet”.
La culture devient alors un espace d’expérimentation où l’on apprend à s’exprimer, à travailler avec les autres et à assumer des responsabilités. “La confiance en soi ne se construit pas uniquement à travers des discours positifs. Elle se construit aussi dans l’action : apprendre une pratique, présenter une création, travailler au sein d’un collectif ou assumer progressivement des responsabilités”, souligne-t-elle. Ces compétences dépassent largement le seul champ culturel. Créativité, discipline, écoute, travail collectif, prise de parole : autant d’acquis qui peuvent devenir de véritables atouts dans le monde professionnel.
C’est précisément cette logique participative que défend Mehdi Qotbi. “Les nouvelles générations ont soif de découvertes et d’expériences authentiques. Notre rôle est donc de leur proposer des approches renouvelées.” Mais au-delà de la modernisation des musées, l’enjeu est surtout de transformer la relation avec les jeunes. “Lorsqu’un jeune se sent impliqué, lorsqu’il comprend que le patrimoine lui appartient aussi et qu’il peut y apporter son regard, le musée devient un lieu d’expérience, de découverte et de transmission qui dépasse la simple visite.”
Une idée qui rejoint l’expérience de terrain de Sophia Akhmiss : la médiation reste essentielle pour transformer une simple découverte en véritable parcours. “Il ne suffit donc pas d’identifier un talent. Il faut accompagner le jeune dans la compréhension de son environnement, la structuration de son projet et la construction progressive de son autonomie.”
Le territoire, premier obstacle à franchir
Le premier frein à cette démocratisation n’est d’ailleurs pas nécessairement financier. “Le premier frein reste territorial. L’offre culturelle est encore très concentrée dans certaines grandes villes et, à l’intérieur même de ces villes, dans certains quartiers”, observe Sophia Akhmiss. À cette fracture géographique s’ajoute ce qu’elle qualifie de frein symbolique. Certains jeunes peuvent avoir le sentiment que les lieux culturels ne leur sont pas destinés, qu’ils ne possèdent pas les “bons codes” ou que la culture appartient à une catégorie sociale particulière. “Même lorsqu’une activité est gratuite, cette distance symbolique peut empêcher la participation.”
C’est là que la question des équipements de proximité devient essentielle. Car la démocratisation culturelle ne peut pas reposer uniquement sur les grands musées, les festivals ou les manifestations ponctuelles. Elle suppose aussi des lieux où l’on peut revenir, essayer, se tromper, rencontrer les autres et construire progressivement un projet.
Et c’est précisément là qu’apparaît un paradoxe. Alors que les maisons de jeunes semblent avoir largement disparu du paysage quotidien de nombreux jeunes Marocains, le PLF 2026 prévoit justement des investissements dans leur construction et leur équipement. Ces structures, longtemps pensées comme des espaces de sociabilité, de loisirs, de pratique artistique et d’apprentissage, avaient une fonction essentielle : faire entrer la culture dans les quartiers et les territoires, au plus près des publics.
Le défi, aujourd’hui, n’est donc pas seulement de recréer des bâtiments, mais de repenser ce que ces lieux peuvent devenir. Car construire un équipement ne crée pas automatiquement une communauté. Il faut des professionnels, des animateurs, des artistes, des médiateurs, des programmes et surtout une capacité à faire vivre ces espaces dans la durée. La vraie question n’est peut-être plus de construire des murs, mais de reconstruire des usages.
De l’initiative ponctuelle au parcours durable
Le Maroc connaît aujourd’hui une multiplication des initiatives culturelles à destination des jeunes. Festivals, ateliers, masterclasses, résidences, programmes éducatifs : l’offre existe et se développe. Mais une initiative ponctuelle peut-elle réellement transformer une trajectoire? Pour l’ancienne directrice exécutive de la Fondation Ali Zaoua, la réponse est claire : “Une activité ponctuelle peut créer une découverte, mais elle transforme rarement une trajectoire. Les jeunes ont besoin de programmes continus, de professionnels formés et de perspectives pour approfondir leur pratique.”
Une masterclass peut susciter une vocation. Un spectacle peut provoquer un déclic. Un atelier peut révéler un talent. Mais pour transformer cette curiosité en parcours, il faut pouvoir revenir, apprendre, expérimenter, rencontrer et être accompagné. C’est aussi pourquoi les politiques culturelles destinées à la jeunesse ne peuvent être pensées uniquement pour les jeunes : elles doivent être pensées avec eux. “Trop souvent, nous imaginons pour eux des projets à partir de nos propres représentations. Or, une offre culturelle pertinente se construit à partir de leurs pratiques, de leurs contraintes et de leurs aspirations”, souligne Sophia Akhmiss.
Cette participation est déterminante, car les jeunes ne constituent pas un public homogène. Entre un adolescent de Casablanca, une jeune fille d’une petite ville, un étudiant, un créateur numérique ou un futur musicien, les attentes, les contraintes et les possibilités sont très différentes. L’égalité culturelle ne signifie donc pas proposer la même chose à tout le monde : elle signifie donner à chacun la possibilité de trouver sa place.
L’école, premier espace culturel
Pour réduire les inégalités culturelles, un lieu apparaît comme particulièrement stratégique : l’école. Mehdi Qotbi rappelle les liens développés par la Fondation nationale des musées avec le monde éducatif, notamment à travers la gratuité d’accès pour les élèves et les étudiants et des visites adaptées à leurs parcours.
Sophia Akhmiss, de son côté, va plus loin. Forte de son expérience dans le cadre des collèges pionniers, elle estime que l’école est le lieu le plus efficace pour toucher les jeunes qui ne fréquenteraient pas spontanément un espace culturel. “L’école reste le lieu qui permet de toucher les jeunes dans toute leur diversité, y compris ceux qui ne fréquenteraient pas spontanément un espace culturel. Elle peut ainsi contribuer à réduire les inégalités d’accès dès le plus jeune âge.” L’éducation artistique ne devrait donc pas être considérée comme une activité périphérique. Apprendre à regarder, écouter, créer et prendre la parole, c’est aussi apprendre à penser par soi-même.
Faire de la passion un métier
Encore faut-il pouvoir transformer une pratique en projet. Cinéma, musique, design, arts numériques, production, médiation, événementiel ou jeu vidéo : les industries culturelles et créatives offrent de nombreux débouchés, encore trop peu identifiés par les jeunes. “On pense spontanément aux artistes, mais le secteur comprend aussi la production, la médiation, les métiers techniques et la gestion de projets culturels”, rappelle Sophia Akhmiss.
La professionnalisation devient alors essentielle. Avoir du talent ne suffit pas lorsqu’on ne sait pas structurer un projet, trouver des financements, développer un réseau ou négocier un contrat. “L’enjeu n’est pas seulement de faire émerger des talents, mais de construire un environnement dans lequel ils peuvent évoluer et vivre dignement de leur travail”, insiste-t-elle.
Construire la culture avec eux
Le Maroc ne manque ni de jeunes talents, ni d’envie de créer, ni d’initiatives. Il doit désormais construire un écosystème capable de transformer cette énergie en véritables parcours. Les investissements annoncés dans le cadre du PLF 2026 peuvent y contribuer. Mais leur réussite se mesurera moins au nombre d’équipements inaugurés qu’à leur capacité à toucher les jeunes qui en sont aujourd’hui les plus éloignés, à inscrire les programmes dans la durée et à faire de la culture une composante naturelle de leur parcours.
Deux regards différents, mais une même conviction : la culture ne doit plus être pensée comme un supplément. Elle peut être une porte d’entrée vers l’émancipation, la confiance en soi, la citoyenneté, la création et même l’emploi. Et peut-être que la véritable révolution culturelle sera finalement celle-ci : ne plus demander aux jeunes de venir à la culture, mais construire avec eux la culture de demain.
Ce que prévoit le PLF 2026
Culture : 1,427 milliard de dirhams (+ 8,79% par rapport à 2025). Les crédits doivent renforcer les moyens consacrés à la restauration et à la mise en valeur du patrimoine, au Fonds national pour l’action culturelle, au soutien aux secteurs artistiques et aux manifestations culturelles, ainsi qu’à la réalisation du Musée national de l’archéologie et des sciences de la Terre.
Jeunesse : près de 2,33 milliards de dirhams. Ils doivent notamment accompagner le développement des maisons de jeunes, des colonies de vacances et des centres de protection de l’enfance.