Les réseaux sociaux sont souvent perçus comme des espaces de divertissement. À quel moment sont-ils devenus, pour vous, un outil d’engagement citoyen ?
J’ai toujours utilisé les réseaux sociaux pour pousser des coups de gueule face aux injustices. Très vite, j’ai compris qu’ils étaient bien plus qu’un espace de divertissement. Une publication peut ouvrir un débat, interpeller un ministre, lancer une pétition ou redonner une voix à celles qu’on n’écoute jamais.
Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont devenus une véritable place publique. Chaque grande avancée sociale a commencé par une idée, puis par une parole. Ils sont aujourd’hui l’un des espaces où ces paroles prennent vie. Ils peuvent être une arme de désinformation, mais aussi un formidable outil de justice sociale. Tout dépend de ce que l’on choisit d’y faire circuler. Pour moi, le silence protège toujours davantage les oppresseurs que les victimes.
Y a-t-il eu un événement, une injustice ou une expérience personnelle qui a marqué un tournant dans votre engagement ?
Je ne peux pas parler d’un seul événement, parce que l’injustice envers les femmes n’est malheureusement pas exceptionnelle. Elle est quotidienne. Honnêtement, je ne connais pas une seule femme marocaine qui n’ait jamais subi une injustice parce qu’elle est une femme. Que ce soit dans la rue, à travers le harcèlement ou les agressions, dans le monde professionnel, au moment d’un divorce ou face à certaines inégalités juridiques, cela touche toutes les générations et toutes les classes sociales.
Cette injustice n’est pas individuelle. Elle est systémique. L’un des moments les plus marquants de mon parcours reste les menaces de mort reçues après avoir défendu publiquement une réforme plus égalitaire de la Moudawana. Ces menaces ne m’ont pas fait changer de combat. Elles m’ont rappelé que lorsque revendiquer la justice et l’égalité dérange autant, c’est que nos droits ne sont toujours pas acquis. Le chemin est encore long.
Pensez-vous que vous vous seriez engagée de la même manière sans les réseaux sociaux ? Pourquoi ?
Oui, je me serais certainement engagée autrement. Les réseaux sociaux n’ont pas créé mon engagement. Ils lui ont simplement donné une portée plus grande. Mon engagement existe aussi sur le terrain, au contact des associations, des victimes et des citoyens.
Les réseaux sociaux permettent aujourd’hui de sensibiliser des milliers de personnes en quelques heures, de mobiliser autour d’une cause, de créer des campagnes citoyennes, de mettre en lumière des injustices qui seraient autrement restées invisibles et parfois d’obtenir des réactions rapides des institutions ou du grand public.
Mais ils ont aussi un coût. S’engager en ligne, c’est s’exposer au harcèlement, aux insultes et parfois aux menaces, presque quotidiennement. Les menaces ne m’impressionnent pas. Elles me rappellent simplement que prendre la parole est déjà un acte militant. Tant que certaines voix chercheront à nous faire taire, nous continuerons à parler.
Comment construisez-vous votre prise de parole sur les réseaux sociaux ? Est-elle spontanée ou repose-t-elle sur une véritable réflexion en amont ?
Mes prises de parole naissent souvent d’une émotion. Mais elles ne sont jamais improvisées. Je vérifie les faits, je relis les textes de loi lorsque je parle de sujets juridiques et je croise les sources. Je prends le temps de distinguer les faits de mes convictions.
Je refuse que le militantisme se résume à l’indignation. Je ne cherche pas à être virale. Je cherche à être utile. Je prends la parole pour créer de la sororité, mais aussi pour rendre visibles celles et ceux que l’on préfère trop souvent ne pas voir.
Pour que les femmes victimes de violences se sentent moins seules, pour que la réalité des mariages de mineures et des atteintes aux droits des enfants ne soit plus ignorée, et pour que chacun comprenne qu’il ne s’agit pas de faits divers, mais de véritables enjeux de société. Si une seule femme se sent moins seule après une publication, si une victime ose demander de l’aide, si une personne remet en question un préjugé ou si une institution accepte enfin d’écouter, alors cette prise de parole a déjà eu un impact.