Leila Bouasria : “L’enjeu est moins de stimuler la natalité que de faciliter la formation d’un foyer”

La baisse de la fécondité au Maroc reflète de profondes mutations sociales, économiques et familiales. Entre aspirations individuelles, contraintes matérielles et vieillissement de la population, elle pose une question centrale : comment accompagner les choix des individus sans faire de la natalité une injonction sociale ? Éléments de réponses avec Leila Bouasria, sociologue.

Comment les sociétés perçoivent-elles le fait d’avoir moins de deux enfants par femme ?

Difficile de le dire en dehors d’une enquête qui évalue les représentations quant à cette transition mais il s’agit de comprendre d’abord les facteurs derrière ce déclin. Au-delà des programmes de planification familiale, il y a des facteurs liés au changement de la place et des rôles des femmes dans la société. Il y a l’accès des filles à l’enseignement, le fait aussi qu’elles prolongent de plus en plus leurs études jusqu’au niveau supérieur. En 2022-2023, le taux de participation aux études universitaires chez les filles dépasse même celui des garçons, avec un taux de féminisation de 53,6 %. Ce qui retarde l’âge au premier mariage qui a augmenté de 17,5 ans en 1960 à 27,1 ans en 1998) et des hommes (de 24,4 ans en 1960 ans à 31,6 ans en 1998)

Il y a également l’accès à l’emploi rémunéré qui rend difficile la conciliation entre la maternité et l’engagement salarié en l’absence d’une offre convenable de crèches publiques.

Il y a bien entendu les contraintes économiques, la dernière enquête nationale sur la famille montre que 48,3 % des femmes citent les contraintes économiques pour ne pas vouloir d’enfant supplémentaire.

La baisse de la fécondité entraîne-t-elle un changement des structures familiales et des solidarités intergénérationnelles ?

Les deux sont liés comme déjà précisé dans la première réponse. Il n’y a pas que la baisse de la fécondité, il y a aussi l’allongement de l’espérance de vie…

Le changement de la pyramide d’âge le montre clairement. La nucléarisation réduit le nombre d’aidants potentiels (les ménages sont plus petits, les enfants vivent plus loin), le vieillissement augmente la durée de la dépendance (l’espérance de vie est à 76,4 ans selon le RGPH), et l’absence de pension (31 % sans aucun revenu) rend la prise en charge domestique financièrement difficile. L’enquête nationale donne un chiffre important des nids vides qui sont ces familles de couples dont les enfants ont quitté le foyer.

Si on revient aux chiffres de la dernière enquête, on voit que 59,3 % des personnes âgées vivent avec au moins un enfant, 90,8 % se déclarent en sécurité dans leur foyer, 89,1 % se sentent respectées. Quand on lit ces chiffres, on peut hâtivement déclarer que la famille prend soin de ses aînés, mais si on retourne ces chiffres, on a 40,7 % qui ne vivent pas auprès de leurs enfants. Si 62,8 % sont autonomes, 37,2 % sont dépendants et cette dépendance augmente avec l’âge, davantage en rural, chez les femmes et les moins aisés.

Comment les politiques publiques peuvent-elles soutenir les aspirations procréatives sans les contraindre ?

Le terme aspiration est en soi important parce qu’il déplace le regard du discours nataliste. Il s’agit justement de comprendre que même quand les jeunes veulent avoir plus d’enfants, ils sont freinés par la précarité économique. Les enfants sont de moins en moins perçus comme des ressources mais ils coûtent chers.

On peut citer plusieurs pays européens qui ont œuvré dans le sens de motiver la natalité en mettant en place des politiques de conciliation, congés et garde d’enfants mais avec beaucoup de limites parce que parfois le verrou est moins la transition du deuxième ou troisième enfant mais l’entrée dans la parentalité. L’ENF pointe le fait que 51,4 % des célibataires déclarent ne pas souhaiter se marier. Donc la question qui a l’air d’inquiéter est moins comment motiver la natalité mais comment rendre possible la formation d’un foyer. Je regardais les programmes électoraux et des partis proposent de soutenir les jeunes qui veulent se marier. Mais là, quand le mariage et la natalité deviennent des instruments de politique publique, plutôt que des choix privés, le discours risque de basculer vers le registre moral..

Le défi est de rendre possible la réalisation de ces aspirations quel qu’elles soient sans les présenter comme une norme. Parfois les politiques publiques elles-mêmes reproduisent des normes donc il s’agit de réfléchir aussi ce piège des contraintes normatives qui excluent ceux qui ne s’y conforment pas.

La baisse de la fécondité au Maroc reflète de profondes mutations sociales, économiques et familiales. Entre aspirations individuelles, contraintes matérielles
Tawsen franchit une nouvelle étape dans son parcours international. L’album Chokran et le titre « Zid Sawt » de l’artiste
Le nombre d’affaires de divorce et de dissolution du mariage a progressé de 4,38 % au Maroc en 2025, atteignant
Peintre et sociologue, l'artiste expose à Casablanca une série de toiles qui interrogent le corps féminin, entre pudeur, normes sociales