Avortement : “des lois toujours plus restrictives” selon Pr. Chafik Chraïbi

Entre blocage politique, idées reçues religieuses et urgence sanitaire, la question de l’avortement continue de diviser au Maroc. Dans cette interview, Chafik Chraïbi, professeur de gynécologie-obstétrique et militant de longue date contre les avortements clandestins, alerte sur l’ampleur d’un phénomène qui continue de mettre en danger la vie de centaines de femmes chaque jour au Maroc.

Malgré des années de débats et plusieurs promesses de réforme, la légalisation de l’avortement au Maroc reste bloquée. Chaque jour, entre 600 et 800 interruptions de grossesse clandestines seraient pratiquées dans des conditions souvent dangereuses. Dans cet entretien, le professeur Chafik Chraïbi revient sur les freins politiques, culturels et religieux qui entravent toute avancée législative, déconstruit les idées reçues sur l’interdit religieux et plaide pour une réforme urgente afin de protéger la santé, la dignité et la vie des femmes.

Pourquoi l’avortement reste-t-il aujourd’hui un sujet aussi sensible et clivant ? Qu’est-ce qui bloque concrètement le processus de légalisation de l’avortement ?

Il s’agit avant tout d’une absence de volonté politique. À cela s’ajoutent des freins culturels, religieux et sociétaux qui, selon moi, sont totalement infondés. Il n’existe rien, dans la religion, qui interdise explicitement l’avortement. Par exemple, dans le Coran, rien n’interdit clairement l’avortement.

Selon les classes sociales et culturelles, beaucoup pensent automatiquement que l’avortement est « haram », alors qu’aucun texte ne l’indique clairement. Pour ma part, je dirais que ce qui est réellement « haram », c’est de laisser une femme ayant subi une grossesse non désirée recourir à un avortement clandestin, avec des complications gravissimes, parfois mortelles. Laisser mourir ces femmes est haram ou les contraindre à accoucher alors qu’elles n’ont pas eu accès à l’avortement, conduisant parfois à l’infanticide ou à l’abandon d’enfants à la naissance, c’est cela qui est « haram ».

Si l’on met en balance la vie d’une femme et celle d’un embryon de quelques centimètres, il est bien plus grave de laisser mourir une femme. Les gens doivent comprendre cela. À cela s’ajoute toujours l’absence de courage politique : les responsables refusent de se mouiller.

Paradoxalement, c’est durant la période du PJD que la question avait le plus avancé. En 2012, la contraception d’urgence a été introduite au Maroc. La pilule du lendemain est arrivée à cette période, tout comme le Cytotec et l’Arthrotec, sous le mandat de la ministre de la Santé Yasmin Abadou. C’est également durant cette période qu’un projet de loi sur la légalisation de l’avortement, au moins dans quatre situations : viol, inceste, malformation fœtale et handicap mental chez une jeune femme, avait été adopté.

Depuis l’arrivée au pouvoir de partis que l’on pensait plus libéraux, comme le PAM et le RNI, rien n’a bougé. D’autres pays ont pourtant énormément progressé sur cette question. J’ai eu plusieurs échanges avec le ministre de la Justice, M. Wehbi, qui se dit favorable à une réforme plus libérale via la révision du Code pénal, mais jusqu’à présent, nous n’avons rien vu. Le gouvernement est bientôt en fin de mandat, et toujours aucune avancée. C’est profondément regrettable, d’autant que de nombreux pays musulmans et africains ont évolué ces dix dernières années, contrairement au Maroc.

On estime à environ 800 le nombre d’avortements clandestins pratiqués chaque jour. Que sait-on réellement de ces pratiques ? Comment se déroulent-elles ?

Selon une étude que nous avons menée, il y aurait entre 600 et 800 avortements par jour. Il existe en réalité trois types d’avortements, correspondant aux catégories sociales.

Les femmes aisées, qui ne veulent prendre aucun risque, prennent l’avion et se rendent dans des pays où l’avortement est légal, parfois même en Tunisie lorsqu’elles n’ont pas de visa. Pour elles, le problème ne se pose pas.

Il y a ensuite celles qui ont des moyens intermédiaires. Elles se tournent vers des médecins qui pratiquent l’avortement clandestinement, dans des conditions médicales approximatives, mais jamais totalement sûres. Ces interventions se font en cabinet, de manière dissimulée, avec des risques de complications, mais aussi des risques judiciaires pour le médecin et la patiente.

Ces dernières années, la loi s’est encore durcie, poussant de nombreux médecins à refuser de pratiquer des avortements clandestins. Cela a entraîné une hausse importante des prix, qui atteignent aujourd’hui entre 5 000 et 6 000 dirhams. Les femmes qui ne peuvent pas payer se tournent alors vers la troisième catégorie : l’avortement clandestin traditionnel.

Il est pratiqué par des « faiseuses d’anges » utilisant des aiguilles à tricoter, des instruments souillés ou des substances extrêmement dangereuses. Ces pratiques peuvent provoquer des infections graves, des septicémies, des hémorragies, des mutilations génitales ou des intoxications aiguës. L’avortement clandestin reste donc un avortement à haut risque, responsable de 13 % de la mortalité maternelle.

La pilule du lendemain est-elle suffisamment connue et accessible aujourd’hui ?

Il existe deux types de contraception d’urgence. La pilule du lendemain peut être prise dans les 72 heures suivant un rapport sexuel non protégé. Elle est destinée aux femmes ayant eu un rapport non prévu et craignant une grossesse.

Il existe également la pilule du surlendemain, utilisable jusqu’à cinq jours après le rapport. Plus elle est prise tôt, plus elle est efficace. Elle agit uniquement si l’ovulation n’a pas encore eu lieu. Ce n’est donc pas une pilule abortive : elle empêche l’ovulation et la fécondation.

Il existe aussi le stérilet d’urgence, qui peut être posé dans les cinq jours suivant le rapport. Même en cas de fécondation, l’implantation n’aura pas lieu. Là encore, il ne s’agit pas d’un avortement. C’est pourquoi la majorité des pays musulmans ont autorisé la pilule du lendemain sans opposition religieuse.

La pilule du lendemain coûte environ 65 dirhams. Le problème est que de nombreuses jeunes filles l’utilisent de manière répétée, au lieu d’une contraception régulière. Or, cette pilule est 100 fois plus dosée qu’une pilule classique. Nous manquons encore de recul sur les effets à long terme, notamment en matière de cancers ou de maladies vasculaires. Elle doit rester une solution exceptionnelle, utilisée quelques fois par an, et non plusieurs fois par mois.

L’Arthrotec et le Cytotec sont-ils toujours interdits de vente ? Existe-t-il un commerce en ligne de pilules abortives ?

Les pharmacies délivrent librement la contraception d’urgence sans ordonnance. Les hôpitaux et centres de santé proposent gratuitement toutes les méthodes contraceptives, sans distinction entre femmes mariées ou célibataires. En revanche, la contraception d’urgence n’est pas encore distribuée dans les centres de santé, ce qui devrait évoluer.

Le Cytotec a été introduit au Maroc pour prévenir les hémorragies de la délivrance, principale cause de mortalité maternelle. Son utilisation a permis de réduire drastiquement les décès maternels. Il est réservé à l’usage hospitalier et n’a jamais été vendu en pharmacie. L’Arthrotec, en revanche, a été retiré du marché lorsqu’il a été utilisé à des fins abortives.

Faute d’alternatives légales, de nombreuses femmes se tournent aujourd’hui vers des réseaux en ligne, sans aucune garantie sur l’origine ou la sécurité des médicaments. C’est extrêmement dangereux.

Les grossesses non désirées existent et existeront toujours. Il est donc urgent de légaliser l’avortement, qu’il soit médicamenteux ou chirurgical, dans un cadre médical sécurisé. Dans les pays où l’avortement est légal, le nombre d’avortements est paradoxalement plus faible et la mortalité maternelle quasi inexistante.

Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs aujourd’hui?

Nous avons trop tardé. Chaque jour, des femmes meurent, des enfants sont abandonnés, des drames se produisent. Qu’attendons-nous pour légaliser l’avortement ? La quasi-totalité des pays occidentaux l’ont fait, mais aussi de nombreux pays musulmans et africains. Il y a une absence flagrante de volonté politique. J’appelle les décideurs marocains à faire preuve de courage et à régler définitivement cette question. Cela fait des années que nous nous battons, sans résultat.

 

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