Fecal Matter : quand la mode descend dans la rue

 Impossible de passer à côté de ce défilé qui a fait sensation. Place de la République, drapeaux détournés, silhouettes punk, références religieuses, mot d’ordre « RESIST » et 99 mannequins racisés : pour son défilé printemps-été 2027, Matières Fécales n’a pas simplement présenté une collection. Le duo canadien a transformé le podium en tribune. Un manifeste politique sur la représentation, les inégalités et ceux qui restent en dehors des cercles de pouvoir.

Il fallait un lieu à la hauteur du propos. Pour présenter sa collection printemps-été 2027, le 28 septembre dernier à Paris, Matières Fécales a choisi la place de la République, espace historiquement associé aux rassemblements et aux manifestations. Autour de la statue de la République, Hannah Rose Dalton et Steven Raj Bhaskaran ont imaginé un défilé baptisé « The Ninety-Nine Percent », référence directe aux 99 % de la population opposés symboliquement au 1 % le plus riche.Le choix du lieu n’est évidemment pas anodin. « Ce n’est pas la place Vendôme, ce n’est pas le Louvre, ce n’est pas le 8e arrondissement », expliquait Steven Raj Bhaskaran après le show, opposant ces lieux associés au luxe et aux institutions à ce qu’il considère comme le « vrai Paris ».La mode quitte donc, le temps d’un soir, les salons feutrés pour investir l’espace public.

Matières Fécales, l’anti-mode devenue phénomène mode

 Derrière ce nom volontairement provocateur se trouve un duo canadien : Hannah Rose Dalton et Steven Raj Bhaskaran. Les deux créateurs se rencontrent à Montréal en 2014 alors qu’ils étudient au LaSalle College. Leur univers commun va progressivement mélanger mode, performance, musique, maquillage et esthétique post-humaine.  À leurs débuts, Matières Fécales existe surtout sur Internet et dans la scène underground. Le duo imagine des silhouettes qui semblent venir d’un monde parallèle : corps transformés, chaussures aux formes organiques, prothèses, maquillage spectaculaire et vêtements volontairement dérangeants. En octobre 2018, leur premier véritable défilé, « Non-Human », au Mandrake Hotel à Londres, donne une existence physique à cet univers numérique. Des chaussures aux formes presque extraterrestres deviennent alors l’une de leurs signatures.  Le duo ne cherche pourtant pas uniquement la provocation esthétique. Leur discours s’est progressivement construit autour d’une critique du système de la mode et de ses hiérarchies. Hannah Rose Dalton raconte notamment avoir été profondément marquée adolescente par l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh et par la prise de conscience des conséquences humaines de la fast fashion.   Après une période de mise en pause, Matières Fécales revient avec l’ambition de transformer son langage underground en véritable proposition de luxe. La maison est aujourd’hui intégrée au calendrier officiel de la Fashion Week parisienne et bénéficie d’une visibilité considérable auprès des célébrités et de la presse mode. La Fédération de la Haute Couture et de la Mode présente désormais Matières Fécales comme une maison parisienne fondée en 2025, dirigée artistiquement par Dalton et Bhaskaran.  Une trajectoire pour le moins paradoxale : un duo qui s’est construit contre certains codes de l’industrie est désormais devenu l’une de ses attractions les plus commentées.

 

 « The Ninety-Nine Percent » : un podium pour ceux que l’on voit moins

Pour leur collection printemps-été 2027, les créateurs poursuivent le propos amorcé lors de leur précédente collection, « The One Percent », qui s’attaquait de manière satirique aux ultra-riches et à l’élite économique. Cette fois, le regard s’inverse : il ne s’agit plus de montrer le 1 %, mais de donner une visibilité aux 99 %.  Le symbole le plus fort du défilé réside dans son casting : 99 mannequins racisés ont défilé place de la République. Selon Steven Raj Bhaskaran, ce choix entend mettre en avant les communautés marginalisées qui composent ces « 99 % ».  Le propos est donc assumé comme politique. Les créateurs parlent de redistribution de la représentation, et font du défilé une plateforme destinée à questionner qui a le droit d’être visible dans la mode et dans la société.Le show s’organise en plusieurs actes.Le premier est celui de la famille et de la maternité. Une femme enceinte, une femme portant un bébé ainsi que plusieurs membres de la famille de Steven Raj Bhaskaran apparaissent dans des silhouettes blanches, opalines et drapées. Le lin, le tulle et les volumes évoquent à la fois la pureté et l’univers religieux dans lequel le créateur dit avoir grandi. Puis l’atmosphère se radicalise.

 

 « RESIST » : la mode comme slogan

Le deuxième acte fait basculer le défilé dans une esthétique punk et contestataire. Des silhouettes monacales se parent de spikes, le denim est volontairement effiloché, les robes se couvrent du mot « RESIST » et les références aux symboles nationaux deviennent omniprésentes.Le bleu-blanc-rouge apparaît sur plusieurs silhouettes. Des visages sont recouverts de noir et de blanc tandis qu’un foulard imprimé du drapeau américain masque parfois les traits. La collection joue ainsi avec les symboles politiques et religieux sans chercher à les traiter de manière littérale. Cette radicalité visuelle est l’une des caractéristiques de Matières Fécales : le vêtement n’est jamais simplement décoratif. Il devient un signe, parfois un slogan, parfois une provocation. Et le message ne s’arrête pas au podium.

De la contestation à la couture

Dans le dernier acte, le spectacle change de registre. Les silhouettes deviennent plus sophistiquées, avec des robes de bal, des crinolines et des constructions plus proches de la couture.L’une des images les plus frappantes est celle d’une silhouette dorée évoquant la Statue de la Liberté. Une référence historique transformée pour défendre une vision plus inclusive de la représentation. Le contraste est révélateur de la démarche de Matières Fécales : utiliser les codes du spectacle et du luxe pour parler de sujets qui dépassent largement le vêtement.Même la présence de personnalités connues participe à cette rencontre entre culture populaire, activisme et mode. Farida Khelfa, Rokhaya Diallo ou encore l’artiste et activiste Claude-Emmanuelle figuraient parmi les personnalités associées au show.  Et l’arrivée de Rihanna, vêtue notamment d’une pièce issue de la collaboration Matières Fécales x Christian Louboutin, a donné au spectacle une visibilité supplémentaire.

Quand le défilé devient une tribune

Avec « The Ninety-Nine Percent », Matières Fécales pousse plus loin une question devenue centrale dans la mode contemporaine : un défilé peut-il être autre chose qu’une présentation de vêtements ? Ici, la réponse du duo est clairement oui.Le lieu, le casting, les références religieuses, les drapeaux, les slogans et même la structure du spectacle participent d’un même récit. Le vêtement devient un outil de représentation et le podium, une scène politique.Cette dimension n’est d’ailleurs pas nouvelle chez Matières Fécales. Leur précédente collection parisienne, « The One Percent », s’attaquait déjà aux mécanismes du pouvoir économique et aux ultra-riches. Le nouveau défilé inverse simplement la perspective : après avoir regardé le sommet de la pyramide, le duo choisit de regarder ceux qui se trouvent en dessous.  Reste un paradoxe particulièrement intéressant : Matières Fécales critique les structures du luxe tout en étant progressivement intégrée à ces mêmes structures. Le duo semble précisément vouloir faire de cette contradiction un moteur créatif plutôt qu’un problème à résoudre. À la place de la République, la mode ne s’est donc pas contentée de défiler. Elle a revendiqué le droit de prendre la parole. Et chez Matières Fécales, cette parole passe par les vêtements, les corps, les symboles et, surtout, par ceux que le podium choisit de mettre au premier plan.

 

 

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