On la dit désengagée, détournée de la politique, entretenant un rapport moins sacrificiel au travail et vivant happée par ses écrans. La jeunesse marocaine fait l’objet d’un ensemble d’observations pointant des décalages importants par rapport aux modèles sociétaux en place. Et si, derrière ces constats souvent réprobateurs et inquiets, se dessinait surtout une génération qui change plus vite que les cadres que l’on continue de lui proposer ?
Plus connectée, plus exposée au monde, plus consciente des possibles, la jeunesse d’aujourd’hui aspire à choisir librement sa trajectoire, à être reconnue dans sa singularité et son individualité, à s’exprimer et à décider pour elle-même. Son engagement et ses ambitions empruntent d’autres voies. Les aspirations se sont développées beaucoup plus vite que les possibilités de les réaliser. La question tient aussi à la nature même de ces aspirations. L’ouverture infinie sur le monde et les réseaux expose parfois à des modèles importés, idéalisés, voire fictifs. À force de rendre visibles toutes les vies possibles, notre époque risque de rendre insuffisante celle que l’on a et de fabriquer autant de frustration que d’ambition.
Par ailleurs, les anciens modèles de travail, de réussite ou d’engagement sont remis en cause, alors que les nouveaux ne disposent pas encore forcément des mécanismes économiques, sociaux et institutionnels capables de les rendre solides et durables.
Nous sommes peut-être simplement au milieu du gué. Cette transition pourra générer précarités et déséquilibres, comme elle pourra installer naturellement de nouveaux repères et fondements. Les trajectoires différeront certainement selon les sociétés et les environnements et leur capacité d’adaptation.
Au-delà de ces trajectoires encore incertaines, une chose apparaît avec clarté, c’est que l’on n’assiste pas à de légers changements de comportements ou de valeurs au sein de la jeunesse. Une transformation profonde est à l’œuvre, et elle pourrait marquer une véritable rupture avec les modèles des générations précédentes.
L’enjeu est alors moins de résister à cette mutation que de parvenir à l’accompagner, sans renoncer à interroger ce qu’elle produit, ce qu’elle fragilise et ce qu’elle promet.