Longtemps reléguée au rang des maladies presque oubliées grâce aux progrès de la vaccination, la diphtérie refait surface au Maroc. Deux foyers familiaux ont été identifiés dans la région de Souss-Massa. Un cas a été confirmé biologiquement et plusieurs autres sont encore en cours d’investigation, tandis que deux décès ont été rapportés parmi les personnes concernées. Une situation qui appelle à la vigilance, sans pour autant céder à la panique. Car si la diphtérie reste rare dans les populations largement vaccinées, cette infection bactérienne peut entraîner des complications graves, voire mortelles, lorsqu’elle n’est pas prise en charge rapidement. Symptômes, transmission, vaccination, conduite à tenir autour d’un cas confirmé… Le Dr Tayeb Hamdi, médecin, chercheur en politiques et systèmes de santé et vice-président de la Fédération Nationale de la Santé (FNS), décrypte les enjeux de cette réapparition et rappelle les bons réflexes à adopter.
Deux foyers familiaux de diphtérie ont été identifiés au Maroc. Comment expliquer la réapparition d’une maladie que l’on pensait largement contrôlée grâce à la vaccination ?
La diphtérie est devenue rare dans les pays où la couverture vaccinale est élevée, mais elle n’a jamais complètement disparu. Elle peut réapparaître dès lors que se constituent des groupes insuffisamment vaccinés ou des personnes dont la protection a diminué avec le temps.
Au Maroc, la vaccination a permis une chute spectaculaire du nombre de cas. La maladie avait pratiquement disparu des notifications pendant plusieurs décennies. La situation actuelle constitue donc un signal sanitaire important, mais il faut la replacer dans son contexte : au 28 septembre 2026, un cas avait été confirmé biologiquement dans la région de Souss-Massa, tandis que huit autres faisaient encore l’objet d’investigations, parmi lesquels deux décès.
La diphtérie est une infection bactérienne, principalement due à Corynebacterium diphtheriae. Certaines souches produisent une toxine particulièrement dangereuse, capable d’endommager les voies respiratoires, mais aussi le cœur et le système nerveux.
Faut-il craindre aujourd’hui une propagation au-delà des deux foyers familiaux identifiés ?
Il faut être vigilant sans céder à la panique. Le fait d’avoir deux foyers familiaux montre qu’il existe une transmission de proximité autour des cas identifiés. Les autorités sanitaires doivent donc rechercher activement les contacts, les surveiller et identifier d’éventuels autres cas.
À ce stade, ces éléments ne permettent pas de parler d’une épidémie nationale. Les prochains éléments déterminants seront notamment le nombre de cas finalement confirmés, l’origine des contaminations, la cause exacte des décès et l’éventuelle apparition de cas sans lien avec les deux foyers initiaux.
La diphtérie connaît par ailleurs des flambées dans plusieurs pays africains, notamment en Algérie et en Mauritanie. Cela rappelle que la maladie circule toujours et qu’une couverture vaccinale élevée reste essentielle.
Quels sont les premiers symptômes et quels signes doivent pousser à consulter rapidement ?
La maladie commence souvent par un mal de gorge, une fatigue, une fièvre modérée, une gêne à la déglutition et des ganglions au niveau du cou. Le signe particulièrement évocateur est l’apparition d’une pseudomembrane gris-blanc, épaisse et adhérente, au niveau des amygdales ou de la gorge.
Cette membrane peut s’étendre vers le larynx et gêner la respiration. Dans les formes sévères, le cou peut gonfler de manière importante, donnant ce que l’on appelle le « bull neck ».
Une difficulté respiratoire, un gonflement important du cou ou une aggravation rapide doivent conduire à une prise en charge médicale urgente. Il ne faut surtout pas tenter de retirer soi-même une pseudomembrane.
Comment se transmet la diphtérie et qui sont les personnes les plus exposées aux formes graves ?
La transmission se fait principalement par les gouttelettes respiratoires et les contacts rapprochés avec une personne infectée. Une forme cutanée peut également se transmettre par contact avec une plaie. Des personnes porteuses de la bactérie sans symptômes peuvent aussi contribuer à la transmission.
L’incubation est généralement de deux à cinq jours, avec des extrêmes pouvant aller d’environ un à dix jours. Sans traitement, la contagiosité peut durer autour de deux semaines, voire davantage. Une antibiothérapie efficace permet de réduire fortement l’excrétion de la bactérie en 24 à 48 heures.
Les formes respiratoires sont les plus dangereuses. La toxine diphtérique peut provoquer une myocardite, avec des troubles du rythme ou une insuffisance cardiaque, ainsi que des atteintes neurologiques pouvant aller jusqu’à certaines paralysies. La maladie peut être mortelle, notamment chez les personnes non vaccinées et en l’absence de traitement approprié.
Quel niveau de protection offre la vaccination et que doivent faire les parents qui ne savent pas si leur enfant est à jour ?
La vaccination est le principal moyen de prévention. Le vaccin contre la diphtérie utilise une anatoxine, c’est-à-dire une toxine inactivée, afin de provoquer une réponse immunitaire sans provoquer la maladie. Il est généralement administré avec les vaccins contre le tétanos et la coqueluche.
Il protège très efficacement contre les formes graves, mais cette protection diminue avec le temps, d’où l’importance des rappels. Une personne vaccinée peut exceptionnellement être porteuse de la bactérie, mais elle est beaucoup mieux protégée contre les conséquences sévères de la maladie.
Au Maroc, la couverture vaccinale nationale contre la diphtérie est élevée, autour de 96 % selon les dernières estimations internationales disponibles. Mais une moyenne nationale peut masquer des poches locales de sous-vaccination.
Les parents qui ne savent pas si leur enfant est à jour doivent simplement vérifier son carnet de vaccination et, en cas de doute ou de doses manquantes, consulter un professionnel de santé afin d’organiser un éventuel rattrapage.
Lorsqu’un cas est confirmé, quelles mesures doivent être prises pour protéger la famille et les personnes ayant été en contact avec le malade ?
Une diphtérie respiratoire suspectée nécessite généralement une hospitalisation et un isolement adapté. Le traitement repose notamment sur l’antitoxine diphtérique, lorsqu’elle est indiquée et disponible, ainsi que sur des antibiotiques qui permettent d’éliminer la bactérie et de réduire sa transmission. Le traitement ne doit pas forcément attendre la confirmation définitive du laboratoire lorsque la suspicion clinique est forte.
Les personnes ayant eu un contact rapproché avec le malade doivent être recherchées et surveillées. Selon leur situation, elles peuvent recevoir une antibioprophylaxie et un rattrapage vaccinal. Leur statut vaccinal doit également être vérifié.
Pour la population générale, il n’y a donc pas lieu de céder à la panique. En revanche, cette réapparition rappelle une chose essentielle : les succès de la vaccination ne sont jamais définitivement acquis. Lorsque la couverture vaccinale baisse ou que certaines personnes restent insuffisamment protégées, des maladies que l’on croyait oubliées peuvent refaire surface.