Le Sélénite publie essentiellement des autrices. Est-ce un choix littéraire ou un engagement militant pour les voix féminines ?
Je ne pense pas que ce soit un choix délibéré, mais peut-être que notre sensibilité et notre volonté de publier des voix singulières, des voix en marge, nous ont naturellement conduits à publier davantage de textes écrits par des femmes. Nos ouvrages font une place à toutes les plumes, sans distinction de genre. En revanche, ce qui est certain, c’est que nos valeurs humanistes et inclusives nous poussent à privilégier des textes qui témoignent d’une véritable ouverture à l’autre, d’une sensibilité aux différences et d’une attention particulière à la condition humaine. Ce qui nous importe, au fond, ce n’est pas tant l’identité de celles et ceux qui écrivent que leur manière de regarder le monde et d’y faire une place à toute l’humanité.
Comment choisissez-vous les autrices que vous publiez ?
J’ai rencontré Safaa Amrani dans le cadre d’un accompagnement à l’écriture, une activité que je développe parallèlement à mon travail d’éditeur. Je lui avais bien précisé, avant de commencer notre travail ensemble, que cet accompagnement était totalement indépendant de toute perspective de publication. Et la qualité de son travail m’a fait mentir ! Son texte Grigri est une merveille de littérature et de sensibilité, et j’ai absolument voulu le publier. J’ai rencontré Chedine Tazi lors d’une exposition, puis elle m’a soumis son texte, Hoobi (qui ne s’appelait pas encore Hoobi à l’époque) quelques années plus tard, par email. Je dois avouer que je ne suis pas très attaché aux soumissions spontanées de manuscrits. La dimension humaine est essentielle dans mon rapport à l’édition. Je crois profondément aux rencontres. C’est pareil pour Maryam Bigdeli et les autrices du collectif Asma, que j’ai connues grâce au théâtre et qui ont écrit un texte poignant et nécessaire sur les violences faites aux femmes, un sujet majeur dont il faut continuer de parler, texte que nous avons publié dans notre collection rouge, avec le texte de Myriam Boukhobza « Archiver la nuit » qui parle avec ferveur et sensibilité de l’accouchement et de la création poétique. Je ne peux malheureusement lire qu’un nombre limité de manuscrits et en publier encore moins. C’est aussi pour cette raison que je développe, en parallèle, une activité d’accompagnement littéraire, notamment à travers le « Regard créatif », qui me permet de répondre autrement aux sollicitations des auteurs et autrices, en leur proposant un espace d’échange et de réflexion autour de leurs textes.
Selon vous, quelle place la littérature occupe-t-elle aujourd’hui dans notre société ?
Plus que la littérature, j’aimerais parler de la place de la création dans nos sociétés et dans nos vies. L’espace de création est l’un de nos derniers espaces de liberté. Il nous permet de nous aligner, avec le monde, avec les autres, avec nous ; de réinventer le temps, l’espace, l’identité, de nous élever et de retrouver les terres du « ressenti », bien différentes de celles de la raison, de l’ordre, de la logique. Nous étouffons du « trop de réalité », comme le disait Annie Le Brun. Et l’écriture, la création, la lecture, nous rappelle que l’humain est plus grand et plus « flou » que ce que nos sociétés en ont fait. C’est pour cela que j’ai écrit le livre Créer, un texte de feu et d’amitié pour tous les créateurs et les créatrices qui m’entourent et que je remercie d’exister, malgré les difficultés à « être » dans un monde qui veut toujours « paraitre » et « posséder ».

