Mort de Kavinsky, le musicien qui rêvait en cinéma

Le DJ et producteur français Kavinsky est décédé aujourd’hui, mercredi 29 juillet, à l’âge de 50 ans. Figure singulière de la French Touch, il laisse derrière lui un univers musical immédiatement reconnaissable, mais aussi une véritable passion pour le cinéma. De « Nightcall », devenu culte grâce à « Drive », à son personnage de héros de fiction, chez Kavinsky, musique et septième art ont toujours été intimement liés.

Il y avait chez Kavinsky quelque chose de profondément cinématographique. Ses morceaux semblaient toujours raconter une histoire, installer un décor, faire apparaître un personnage. Une route de nuit, une voiture lancée à pleine vitesse, les lumières d’une ville qui défilent… Son univers musical ressemblait moins à une simple bande-son qu’à un film imaginaire dont chacun pouvait devenir le héros.

Avant de devenir l’un des visages les plus reconnaissables de la scène électro française, Vincent Belorgey, de son vrai nom, s’était d’ailleurs déjà essayé au cinéma. En 2001, il devient acteur devant la caméra de son ami, le cinéaste et compositeur Quentin Dupieux. Il interprète l’un des rôles principaux de son moyen-métrage « Nonfilm », aux côtés de Sébastien Tellier. D’autres collaborations avec Dupieux suivront, dans cet univers absurde, décalé et iconoclaste qui caractérise le réalisateur.

Mais c’est surtout à travers ses influences que le cinéma va progressivement nourrir l’identité artistique de Kavinsky. Passionné par les films des années 1980, de Michael Mann à John Carpenter, il puise dans leurs atmosphères nocturnes, leurs thrillers électriques et leurs héros solitaires pour construire son propre imaginaire. De cette fascination naît notamment son alter ego : un conducteur mort au volant de sa voiture et revenu sous la forme d’un zombie. Un personnage qui deviendra indissociable de son identité artistique.

Quand le cinéma devient une bande-son

Au début des années 2000, alors que la French Touch poursuit sa conquête internationale, Kavinsky se tourne de plus en plus vers la musique. Quentin Dupieux lui offre un ordinateur et l’artiste commence à expérimenter, à triturer les machines et les synthétiseurs. Autodidacte, il se lance progressivement dans la production musicale.

Son morceau « Nightcall », produit par Guy-Manuel de Homem-Christo, moitié du duo Daft Punk, sort en 2010 sans faire immédiatement grand bruit. Quelques mois plus tard, le titre va pourtant trouver le chemin du cinéma. Cliff Martinez, ancien batteur des Red Hot Chili Peppers et compositeur de la bande originale de « Drive », demande à récupérer les bandes du morceau.

La suite appartient désormais à la pop culture.

Lorsque Nicolas Winding Refn choisit « Nightcall » pour ouvrir son film « Drive », le morceau se retrouve associé aux images nocturnes de Los Angeles, à la silhouette de Ryan Gosling et à cette atmosphère hypnotique qui fera le succès du long-métrage. En quelques minutes, Kavinsky change de dimension.

Le titre devient culte et son univers dépasse largement les frontières de l’électro. Les synthétiseurs, les lumières de la ville et la mélancolie de cette balade nocturne deviennent la signature sonore d’une époque. Kavinsky n’est plus seulement un musicien : il devient le créateur d’un imaginaire.

Lui-même gardera un souvenir particulièrement fort de cette rencontre avec le film. Dans le podcast de Radio France « Histoire secrète de la French Touch », cité par Télérama dans sa nécrologie, il racontait sa réaction lors de l’avant-première parisienne de « Drive » : « J’ai hurlé de joie comme un gamin quand j’ai découvert le film. Ça a été un des meilleurs moments de ma vie. »

Un héros de fiction derrière le masque

Kavinsky avait alors 36 ans. L’artiste refuse les photos et préfère se réfugier derrière son masque de revenant, cultivant soigneusement le mystère autour de son personnage. Le succès de « Nightcall » lui permet pourtant de s’offrir un autre rêve, plus personnel : des voitures. « Des bagnoles », confiera-t-il plus tard aux Inrocks.

En 2013 sort son premier album, « OutRun », dont le titre fait directement référence au célèbre jeu vidéo de course automobile des années 1980. Une fois encore, Kavinsky construit un univers à la croisée du cinéma, du jeu vidéo et de la culture populaire. Il y encapsule l’urgence électrique des jeux de course, les séries policières un peu kitsch des eighties et les thrillers nocturnes de son adolescence.

Tout y est pensé comme un film : l’esthétique, le personnage, les voitures, les sons. Son zombie conducteur devient une sorte de héros de série B rétro-futuriste, lancé dans une course perpétuelle entre passé et futur.

Kavinsky ne sortira ensuite qu’un autre album, neuf ans plus tard. Mais il se fera de plus en plus artiste de scène. Plus qu’un producteur, il devient une figure à part entière du spectacle vivant, capable de faire exister son univers devant un public. Deux semaines seulement avant sa mort, il se produisait encore dans un festival au nord du Finistère.

Un artiste entre deux mondes

C’est peut-être cette capacité à naviguer entre les disciplines qui rend Kavinsky si singulier. Acteur chez Quentin Dupieux, musicien influencé par Michael Mann et John Carpenter, artiste électro produit par Guy-Manuel de Homem-Christo, puis icône mondiale grâce à un film de Nicolas Winding Refn : son parcours ressemble finalement à l’un de ces scénarios qu’il aurait pu imaginer lui-même.

Chez lui, la musique et le cinéma n’étaient jamais vraiment séparés. Ses morceaux avaient des décors. Ses albums avaient des personnages. Ses concerts ressemblaient à des projections. Et son alter ego, ce zombie revenu d’entre les morts au volant de sa voiture, semblait tout droit sorti d’un thriller oublié des années 1980.

Avec sa disparition, la scène électro française perd donc bien plus qu’un producteur. Elle perd un artiste qui avait réussi à créer un monde à lui, immédiatement identifiable, à la fois sombre, nostalgique et futuriste.

Kavinsky aimait le cinéma autant que la musique. Peut-être parce qu’il avait compris avant beaucoup d’autres que les deux racontent finalement la même chose : des histoires, des émotions et des mondes dans lesquels on accepte, le temps d’un morceau ou d’un film, de se laisser embarquer.

Et si « Nightcall » restera à jamais associé à « Drive », son œuvre, elle, continuera de faire ce qu’elle a toujours fait : transformer quelques notes de synthétiseur en images. Comme une invitation à prendre la route, de nuit, sans vraiment savoir où elle nous mènera.

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