Tout commence à Oran quand Yves a 13 ans. Il assiste alors à un spectacle qui bouleverse son regard. Le choc est viscéral. Ce jour-là, il comprend que le vêtement peut raconter une histoire, amplifier une présence, faire naître l’émotion. Dans l’exposition “Yves Saint Laurent en scène”, les maquettes de son Illustre Théâtre de carton rappellent cette révélation fondatrice. Déjà, le jeune Yves imagine des silhouettes, compose des décors, met en scène des personnages. La couture n’est pas encore son métier, mais le théâtre est déjà son obsession. Madison Cox, président de la Fondation Pierre Bergé, Yves Saint Laurent, confie: “Cette exposition montre combien la scène a été, pour Yves, un espace de liberté absolue. Il y trouvait une intensité que la mode seule ne pouvait lui offrir.” Au fil du parcours, une évidence s’impose: Yves Saint Laurent dépasse encore l’image que l’on croyait connaître de lui. Révolutionnaire du vestiaire féminin, maître du smoking et de la saharienne, il apparaît ici sous un jour plus intime, plus instinctif : celui d’un artiste habité par la scène. Cette exposition nous révèle un créateur complet, pour qui le costume était une architecture du mouvement, une écriture du corps, une émotion mise en lumière. Comme le souligne Madison Cox : “Chaque exposition consacrée à Yves Saint Laurent ouvre une nouvelle porte. On croit le connaître, et pourtant il continue de nous surprendre.” Avec Yves Saint Laurent en scène, c’est précisément ce sentiment qui domine. Celui d’approcher un peu plus près le mystère d’un homme qui n’a jamais cessé de créer, d’explorer, de rêver.
Acte II : un dialogue vivant avec le spectacle
Pensée comme un “Acte II” après un premier volet présenté à Rome en 2024, cette édition marocaine co-commissariée par Stephan Janson et Domitille Éblé enrichit le propos grâce à des pièces inédites issues des archives de la Fondation et de prêts internationaux. Les costumes dialoguent dans une scénographie immersive où lumières et ombres sculptent les volumes. Le flamboyant Truc en plumes créé pour Zizi Jeanmaire côtoie les silhouettes dramatiques de Cyrano de Bergerac imaginées pour Roland Petit. Ici, le costume n’est jamais décoratif. Il est dramaturgie. “Yves Saint Laurent ne dessinait pas un vêtement, il dessinait un rôle”, souligne Alexis Sornin, directeur du musée Yves Saint Laurent de Marrakech. “Chaque création devait magnifier le mouvement et révéler l’âme de l’interprète.”
L’un des moments les plus forts de l’exposition est consacré au ballet. Yves Saint Laurent y révèle une approche singulière : respecter l’exigence technique du danseur tout en insufflant une modernité audacieuse. Ses collaborations, notamment avec Roland Petit, témoignent d’un équilibre subtil entre rigueur chorégraphique et flamboyance visuelle. Les tissus épousent le corps sans entraver le mouvement. Les broderies captent la lumière des projecteurs. Les volumes amplifient chaque geste. Mais le ballet, chez Saint Laurent, ne reste pas confiné à une élite. L’influence de personnalités comme Jean Villard, qui défendait un théâtre populaire et accessible, résonne dans cette volonté d’ouvrir la scène à tous. Le couturier comprend que le spectacle vivant doit vibrer au rythme du public, dialoguer avec son époque. Il insuffle alors au ballet une dimension plus contemporaine, presque urbaine, où la sophistication rencontre l’énergie populaire. Le costume devient passerelle entre tradition et modernité.
L’exigence et la modernité avant tout
Le parcours met également en lumière les créations destinées aux grandes figures de la scène française. Sylvie Vartan, Johnny Hallyday… Pour eux, Yves Saint Laurent imagine des tenues pensées comme des extensions de leur personnalité. Le jean devient attitude. “Les costumes de scène conçus pour Sylvie Vartan et Johnny Hallyday sont tout à fait d’actualité aujourd’hui. Mais à l’époque, couvrir le jean de strass était une innovation. Les poches que vous voyez sur le jean de Sylvie étaient conçues sur mesure pour qu’elle puisse y glisser ses pouces.” Ce détail dit tout du perfectionnisme du créateur : chaque couture accompagne un geste, chaque ligne souligne une posture. A la fin de ce parcours les plumes deviennent panache. Les sequins deviennent lumière. Des dessins préparatoires d’une vivacité saisissante ponctuent le parcours. On y devine l’urgence du geste, la précision du regard. Le croquis précède la scène, mais déjà le mouvement y est inscrit. Stephan Janson résume avec justesse : “À travers ces costumes, on découvre un Yves Saint Laurent profondément humain, fasciné par l’incarnation. La scène était pour lui un lieu d’émotion pure.” Yves Saint Laurent en scène n’est pas seulement une rétrospective. C’est une immersion dans la passion d’un homme pour le spectacle vivant, un hommage au pouvoir du vêtement lorsqu’il épouse le geste et sublime la présence. Jusqu’au 5 janvier 2027, au Musée Yves Saint Laurent Marrakech, la mode incarne son plus beau rôle, celui de l’émotion. F
