Le calvaire administratif des mères

Au Maroc, être mère reste un parcours semé d’obstacles administratifs. Deux ans après le lancement de la révision du Code de la Famille par SM le Roi Mohammed VI, les femmes continuent de subir des injustices qui paralysent leur quotidien.

Être mère, qu’on soit mariée ou divorcée, reste un parcours semé d’embûches au Maroc. Réformé en 2004 et depuis deux ans sujet d’un projet de réforme, le Code de la Famille en vigueur n’accorde pas les mêmes droits aux deux parents. Selon ce texte, le père est le tuteur légal des enfants tandis que la mère est limitée  au rôle de gardienne. En pratique, cela signifie qu’elle n’a aucun pouvoir de décision sur la vie de ses enfants et demeure à la merci du bon vouloir de son mari ou de son ex-époux. Car même après un divorce, le schéma reste inchangé. Les conséquences sont concrètes et souvent humiliantes : clôturer le compte bancaire de son enfant qu’elle alimente, obtenir des autorisations de voyage ou changer d’école sont autant d’actions impossibles sans l’accord du père. Dans certains cas, même des actes essentiels comme une opération médicale ou la sortie de la dépouille d’un enfant décédé d’une morgue, sont tributaires de l’ autorisation paternelle. “Un père en conflit avec une mère peut tout faire pour lui faire vivre un enfer”, déplore Saida Drissi, experte genre et ex-coordinatrice nationale du Réseau des centres pour les femmes victimes de violences (Anaruz). Cette dépendance crée aussi des formes de chantage. “Certains pères conditionnent leur autorisation en exigeant que la maman renonce à la pension alimentaire en échange de leur accord pour des démarches administratives relevant de l’intérêt de l’enfant”, développe-t-elle. De plus, ce sont les pères, et non les mères (sauf les veuves), qui touchent les allocations familiales, renforçant encore la vulnérabilité financière de certaines femmes en situation de précarité. Les enfants en paient le prix fort : leur avenir, leur santé et leur éducation sont ainsi froissés voire compromis. “Face à ces blocages, de nombreuses femmes, davantage les mères citadines, se tournent vers les juges des référés pour tenter d’obtenir ce qui devrait être un droit acquis”, enchaîne Fouzia Yassine, présidente de l’Association Démocratique des Femmes du Maroc (ADFM) du bureau de Rabat et coordinatrice nationale de la coalition “Printemps de la Dignité”.  “Mais selon la nature de la démarche à débloquer, cela peut prendre beaucoup de temps.”

Sous contrôle 

Certaines mères paient un prix particulièrement lourd face aux obstacles du Code de la Famille, notamment les femmes rurales et les mères célibataires. Déplacements coûteux, méconnaissance des procédures, peur de l’administration… autant de barrières qui les contraignent souvent à renoncer à des démarches pourtant essentielles. “Quand une maman accouche à domicile, elle doit présenter douze témoins hommes pour inscrire son enfant à l’état civil ! Cela représente un coût énorme en temps et en argent, et beaucoup de familles finissent par abandonner cette procédure majeure surtout en milieu rural”, raconte Saida Drissi. “ Cette procédure concerne toute femme, mariée ou non, qui accouche en dehors d’une structure hospitalière sans déclarer son enfant à la naissance”, précise Fouzia Yassine. Pour les mères célibataires, tutrices légales de leurs enfants, les difficultés vont bien au-delà : stigmatisation sociale, exclusion familiale, et blocages administratifs persistants. Malgré la circulaire du ministère de l’Intérieur de 2010, qui leur permet de transmettre leur nom à leurs enfants sans autorisation, elles se heurtent encore à des refus pour inscrire leurs enfants sur le livret de famille. “Même avec cette avancée, le personnel exige souvent l’accord de leur père ou en son absence, celui des frères ou du grand-père de la mère”, déplore Saida Drissi. “Aux yeux de l’administration, toutes les décisions cruciales concernant l’enfant demeurent sous le contrôle d’une figure paternelle, reléguant la mère qui l’élève au quotidien à une position de dépendance et d’invisibilité,” développe-t-elle. “Dans de nombreux cas, ce sont les associations qui interviennent pour débloquer ces situations et accompagnent les mères dans les démarches administratives notamment l’inscription de l’enfant dans le livret familial. Mais face au nombre massif de femmes concernées, l’action associative ne suffit pas !”

Premières mesures

Depuis février 2026, une avancée concrète facilite la vie des mères : la Carte nationale d’identité électronique (CNIE) des enfants peut désormais être demandée, renouvelée ou retirée sans l’accord du père sauf opposition judiciaire. “Cette mesure est cruciale pour les élèves du bac, souvent bloqués faute de CIN”, précise Fouzia Yassine. “Mais elle reste limitée car à part cet examen, quelles autres évolutions ?” Et de lâcher: “Il faudrait que la tutelle légale soit partagée entre père et mère pour résoudre vraiment les problèmes”. “Il y a des élèves qui n’ont pas pu passer le bac parce que le père a refusé l’autorisation pour obtenir la CIN”, poursuit Saida Drissi. “Certains enfants ont même abandonné l’école”. Autre progrès : depuis septembre 2025, les mères salariées assurées socialement peuvent rattacher leurs enfants à leur propre couverture médicale. Cette avancée s’appuie sur l’amendement de la loi n°37.25, qui précise que “si le mari et l’épouse sont assurés séparément conformément à la présente loi, les enfants doivent être déclarés auprès de l’organisme assureur auquel appartient le père, ou celui auquel appartient la mère, et ce après accord entre les deux conjoints”. En pratique, le consentement des deux parents reste donc nécessaire pour que l’enfant bénéficie de cette couverture. L’objectif est de garantir que les enfants disposent du meilleur régime d’assurance maladie disponible auprès de leurs parents, tout en renforçant l’accès aux soins et les principes d’équité. “Priver les enfants de soins est un moyen de pression”, insiste Fouzia Yassine. “Cette possibilité permet désormais aux femmes de se faire rembourser les frais qu’elles avancent et protège la santé des enfants.” Si ces mesures représentent des progrès, elles restent partielles, comme le soulignent les deux expertes. Pour que les droits des femmes et l’intérêt suprême de l’enfant soient enfin pleinement respectés, une seule voie s’impose, “une réforme globale du Code de la famille, fondée sur l’égalité entre les hommes et les femmes dans les droits et devoirs et la protection de l’enfant, est indispensable”, comme le souligne Saida Drissi.

“Les mères divorcées doivent justifier leur droit d’exister hors du mariage”

“On parle souvent des obstacles administratifs que rencontrent les femmes divorcées : procédures interminables, perte de tutelle, pensions impayées. Mais au-delà du juridique, le divorce est une sanction sociale. Premier défi : la stigmatisation. Une femme divorcée devient “m’tallqa”, un mot qui porte la dévalorisation. On ne lui demande pas ce qu’elle a vécu. On lui demande pourquoi elle n’a pas “tenu”. Les mères divorcées doivent constamment justifier leur droit d’exister hors du mariage.  Deuxième défi : la précarisation. La Moudawana consacre la séparation des biens. Une femme qui a sacrifié sa carrière se retrouve sans rien. Les divorcées constituent une part majeure des ménages monoparentaux sous le seuil de pauvreté. Troisième défi: la charge mentale. Seule responsable des enfants, la mère doit aussi travailler davantage pour compenser l’absence ou l’insuffisance de pension, tout en gérant le regard social. Cette charge invisible épuise.  Enfin, l’instrumentalisation des enfants. L’ex-conjoint menace de récupérer la garde, fait du chantage affectif. La loi le permet : l’article 175 prévoit que la mère perd la garde si elle se remarie – comme si refaire sa vie était incompatible avec la maternité. Ces défis sont le produit d’un système qui refuse de considérer les femmes comme des citoyennes à part entière. Tant que la Moudawana pensera le divorce comme une exception plutôt qu’un droit, les mères divorcées paieront le prix de cette violence institutionnelle.  Seule une réforme en profondeur du Code de la Famille peut alléger ces fardeaux.”

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