Sonia Terrab, l’affranchie

Romancière devenue réalisatrice, Sonia Terrab n’a jamais cessé de chercher ce qui se cache derrière les apparences. De l’enfant timide qui dévorait les livres à la cinéaste qui donne une voix aux femmes et aux jeunes, son parcours est traversé par une même urgence : raconter ce que l’on tait, montrer ce que l’on préfère ne pas voir. Avec Toilettes de filles, elle pousse une nouvelle porte, celle d’un lieu où les femmes se retrouvent loin des regards pour se confier, se protéger et parfois dire enfin la vérité.

Chez Sonia Terrab, il y a comme une contradiction. Elle a longtemps vécu dans les livres, seule, silencieuse, retirée du monde. Et elle a fini par passer derrière une caméra pour aller chercher précisément ce que le monde s’efforce de taire.

Petite fille, elle lisait partout : à table, en vacances, pendant les réunions de famille. À sept ans, les livres étaient déjà sa manière d’habiter le réel. “J’ai tout appris dans les livres. J’ai appris la vie, j’ai appris ce que c’était que toutes les émotions, l’amour, la peur, la trahison, le désespoir”, confie-t-elle. Une éducation parallèle, une école des sentiments, peut-être une première manière de se protéger du monde en l’observant à distance.

Enfant solitaire et timide, elle a fini, à force de tourner les pages, par vouloir les remplir elle-même. Devenue romancière, elle découvre une vérité moins confortable : l’écriture ne lui suffit pas. “C’était très, très solitaire, et ça ne m’épanouissait pas autant que je le pensais.”

Le cinéma arrivera presque par effraction. Pas par cinéphilie ni par fascination pour le septième art : à la fin de sa vingtaine, elle comprend qu’elle écrit déjà avec des images. “Tout le monde me disait que j’avais une écriture très visuelle.” La caméra devient une extension de ce qu’elle faisait avec les livres : regarder, ressentir, raconter. Mais surtout, elle lui donne accès à ce qui l’obsède : les zones de silence.

Une enfance sous le regard des autres

Pour comprendre Sonia Terrab, il faut comprendre ce qu’elle appelle le “pays d’apparence” : un pays où le regard des autres pèse parfois davantage que son propre désir, où l’on apprend tôt ce qu’il faut montrer, ce qu’il faut cacher et ce qu’il vaut mieux taire.

Elle grandit dans une famille traditionnelle sans être conservatrice, mais suffisamment pour lui transmettre la peur du chno ghadi ygolou nass — ce que les gens vont dire. Une peur qui, loin de l’enfermer, nourrira un besoin presque physique de transgression. “J’avais envie de me révolter très tôt contre cette injonction à vivre pour les autres.” Sa révolte n’a jamais pris la forme d’un manifeste : elle passe par les histoires, les personnages, les femmes auxquelles elle tend un micro et dont elle montre les contradictions plutôt que de les enfermer dans une image.

Cette vérité, elle le sait, est difficile à atteindre. Parce qu’au Maroc, dit-elle, le mensonge peut devenir une stratégie de survie. “En tant que fille, dans un pays comme le Maroc, on ment pour survivre”, affirme celle à qui l’on doit Les Jardins du paradis et Shakespeare à Casablanca. La phrase est brutale, mais elle dit l’essentiel de son travail : prendre la parole peut être une conquête, montrer son visage ou sa colère, une forme de résistance.

Celles que l’on ne voit pas

C’est sans doute là son véritable fil rouge. Pas le cinéma, pas même la littérature, mais une obsession plus ancienne : rendre visibles les invisibles. “Ça a toujours été une espèce d’urgence en moi de raconter ce que l’on ne dit pas, de montrer ce qu’on ne voit pas.” Les femmes, les jeunes, tous ceux que les récits dominants laissent au bord du cadre.

Avec sa websérie Marokkiat, portée par le contexte de #MeToo, elle avait déjà fait de la rue un espace de parole. Mais elle ne crée pas d’abord pour changer le monde : elle crée pour rencontrer quelqu’un. “J’ai besoin d’être vue, reconnue, et de raconter des histoires d’individu à individu, à une autre personne qui va à son tour se sentir vue, reconnue, entendue.” Le militantisme viendra ensuite, avec les réseaux sociaux — une expérience “très complexe, profonde et très enrichissante”. Puis elle a levé le pied, pour revenir à son territoire naturel : raconter.

Les toilettes, un espace de sororité

Son nouveau projet, Toilettes de filles, pourrait sembler plus léger. C’est pourtant l’un des plus cohérents de son parcours. Tournée à Marrakech, la websérie suit trois amies d’enfance qui traquent un agresseur et se retrouvent dans les toilettes de la nuit marrakchie. Sept épisodes courts, pensés pour les réseaux sociaux, où la fiction explore la parole, l’amitié et le harcèlement.

Pourquoi les toilettes ? Parce que Sonia Terrab connaît la valeur des endroits où l’on peut enfin respirer. Elle en parle comme de lieux rares de mixité sociale, où les femmes se prêtent du rouge à lèvres, plaisantent, se racontent. Un espace “hors du temps”, qu’elle voit comme un refuge dans un Maroc “très fracturé socialement”. 

Son travail raconte la même bataille depuis des années : sortir du regard des autres pour construire son propre regard. La petite fille qui lisait dans les réunions de famille est devenue une réalisatrice qui filme là où l’on ne regarde pas.

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