Femmes et IA : Entre promesses et lignes de fractures

L’IA ouvre un champs inédit de possibilités pour les femmes: se former, créer, innover, se réinventer. Mais derrière ces opportunités bien réelles se cachent défis et enjeux qu’elles doivent relever pour ne pas rester simples spectatrices.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Au Maroc, les femmes représentent plus de 50 % des étudiants de l’enseignement supérieur, mais elles ne constituent que 18 % des actifs occupés dans le secteur formel, selon une enquête nationale du HCP publiée en 2024. Dans les filières STEM (Sciences, technologies, ingénierie et mathématiques), elles représentent 42,2 % des diplômés, l’un des taux les plus élevés au monde d’après l’UNESCO – à titre comparatif, la part des femmes diplômées en ingénierie est de 26,1 % en France, 19,7 % au Canada ou encore 20,4 % aux États-Unis. Pourtant, ce capital féminin exceptionnel se dilue au moment de l’entrée dans les métiers technologiques ou quelques années plus tard. Leur présence dans les postes de recherche, développement et intelligence artificielle reste ainsi marginale, conformément à la tendance mondiale relevée par l’UNESCO qui déplore seulement 29 % de chercheurs femmes dans ce secteur. “Au Maroc, les talents féminins existent, mais ils sont encore trop peu visibles, insuffisamment connectés et rarement positionnés dans les espaces de décision”, regrette Dr. Sofia Ghacham, présidente de Women in AI Morocco, premier réseau féminin dédié à l’IA, lancé en décembre 2025 et soutenu par le Technopark Maroc. “Lors de mon passage à la Silicon Valley avec le programme Techwomen, j’ai pu constater que la diversité des profils et des points de vue est un véritable moteur d’innovation et de performance technologique”, partage-t-elle. “En intégrant davantage de femmes, on ne parle pas seulement d’équité, mais aussi de qualité, de pertinence et de responsabilité. Une IA inclusive est une IA plus juste, plus performante et mieux adaptée à la diversité de la société.”

Rester spectatrices n’est pas une option

Malgré leurs capacités, les femmes restent confrontées à de multiples obstacles dans le monde de l’IA. “Il y a un vrai frein de représentation, avec très peu de rôles modèles visibles”, déplore Dr. Sofia Ghacham. “À cela s’ajoute un accès limité au mentorat et au réseautage, sans oublier un manque de confiance lié au fameux syndrome de l’imposteur.” Mais les freins ne sont pas seulement psychologiques. “L’accès aux projets à forte valeur ajoutée, aux données stratégiques et aux ressources clés reste restreint, ajoute-t-elle. Ce n’est pas un problème de compétences, mais un écosystème qui doit encore s’ouvrir et inclure.” Un point de vue nuancé par Malika Ahmidouch, fondatrice d’Aishore, une startup marocaine ambitieuse qui combine talents africains et intelligence artificielle pour offrir des services d’externalisation à forte valeur ajoutée. Selon cette entrepreneure, le parcours des femmes dans l’IA n’est pas systématiquement entravé par des stéréotypes ou le sexisme. “Aujourd’hui, ce sont les compétences qui comptent, peu importe qui se trouve derrière”, assure celle qui a fait ses armes chez Inwi puis Intelcia. Pour elle, le soutien reste déterminant. “Le développement des réseaux féminins, le mentoring et la visibilité de rôles modèles sont des leviers capitaux pour encourager davantage de femmes à prendre part à cette révolution technologique.” 

Une politique inclusive ambitieuse

Le gouvernement a placé la transition numérique au cœur de son projet de développement national avec la stratégie “Maroc Digital 2030”, une feuille de route visionnaire visant à transformer le pays en hub régional d’innovation et d’économie numérique d’ici la fin de la décennie. Dans ce cadre, le ministère de la Transition Numérique et de la Réforme de l’Administration dirigé par Amal El Fallah Seghrouchni, experte internationale en IA, a lancé “Maroc IA 2030”, une stratégie ambitieuse pour stimuler l’innovation, former les talents et soutenir l’entrepreneuriat technologique. L’un de ses axes majeurs : ouvrir pleinement l’accès aux femmes, qu’elles soient ingénieures, data scientists ou cheffes d’entreprise, pour qu’elles puissent façonner une intelligence artificielle éthique et inclusive. “Les perspectives sont réelles et en forte croissance au Maroc. Le pays investit dans la transformation digitale, l’innovation, les smart cities, la santé, l’industrie, l’agriculture intelligente et la finance numérique, autant de secteurs où l’IA joue un rôle clé et dans lesquels les femmes peuvent y trouver des opportunités. Mais au-delà des métiers, l’opportunité majeure réside dans la capacité des femmes à façonner une IA responsable, alignée avec les valeurs sociales, culturelles et humaines du pays”, soutient Dr. Sofia Ghacham. Pour Lamiae Benmakhlouf, directrice générale du Technopark Maroc, la nouvelle génération de femmes sait prendre l’initiative et entreprendre plutôt que d’attendre une opportunité. “Pratiquement toutes les startups que nous accompagnons, intègrent une composante IA, que ce soit pour créer des outils ou améliorer leurs produits”, ajoute-elle, précisant encourager la création de startups et adopter une politique inclusive pour intégrer les femmes dans les STEM. “Sur 500 startups installées ici, 18 % sont aujourd’hui fondées par des femmes contre 8 % en 2016. Une progression forte, même si ce n’est pas encore suffisant”, détaille-t-elle.  L’intelligence artificielle n’est pas qu’un outil. C’est un miroir des sociétés qui la conçoivent. Là où les femmes entrent en jeu, le regard change. Il devient plus stratégique, plus nuancé, plus humain. 

Quand la créativité féminine façonne l’IA à son image

“Nous, les femmes, avons l’habitude de jongler avec mille paramètres en même temps, rappelle Dr Yasmine Ndassa, fondatrice de Noor AI and Analytics Consulting, installée au Maroc depuis un an après 30 ans d’expérience aux États-Unis. Dans l’IA, ce que certains appellent complexité, pour nous les femmes, c’est un terrain de jeu. Nous avons un super pouvoir.” Et ce n’est pas le seul. Selon cette experte, les femmes jouent également un rôle de veille critique, détectant les biais et corrigeant les stéréotypes et les microagressions. “Parce qu’on les a vécues, on les reconnaît plus tôt et on peut les corriger”, plaide-t-elle, avant d’insister : “L’IA n’est pas neutre. Si elle est pensée sans diversité, elle reproduit les inégalités existantes. Les femmes ont le pouvoir de transformer ces outils pour qu’ils servent les humains, pas seulement les données. Et ça, c’est énorme.” Dans le paysage des startups marocaines, W. ALLfit en est une illustration. Cette application de fitness pensée pour les femmes marocaines n’aurait jamais vu le jour sans la vision féminine de sa cofondatrice, Wahiba Choubai. “Le déclic avec l’IA s’est produit quand nous avons compris qu’elle était la clé pour offrir une personnalisation à grande échelle, adaptée aux femmes,” raconte-t-elle. “L’IA n’est pas un simple outil, c’est le moyen de faire la différence que nous cherchions. La personnalisation nous permet d’adapter chaque programme à chaque utilisatrice (son niveau, ses objectifs, son mode de vie). En tant que coach sportive, je sais qu’un programme qui ne s’adapte pas à la femme ne fonctionne pas. Et une femme à Casablanca n’a pas les mêmes contraintes qu’une femme à Paris. Nous, on le sait, et notre application le reflète.” Et de soutenir : “L’IA a renforcé ma posture : nous n’avons pas besoin d’attendre la permission de qui que ce soit pour innover depuis le Maroc.” Pour cette jeune dirigeante, l’intelligence artificielle est tout bonnement un levier puissant pour les femmes entrepreneures. “Elle nous permet de concrétiser notre vision et d’apporter une vraie différence”, assure-t-elle. “Sans ce regard féminin, W.ALLfit n’aurait jamais existé.”

L’IA, levier d’inclusion et d’autonomisation pour toutes les femmes

Pour Lamiae Benmakhlouf, l’intelligence artificielle est un véritable catalyseur d’autonomie et un facilitateur d’accès à l’information. Elle permet aux femmes de se reconvertir professionnellement, de rester connectées au marché du travail et de réduire le décalage entre formation et emploi. “Aujourd’hui, des femmes se tournent vers la tech grâce à des programmes marocains comme Job in Tech,” souligne-t-elle. “Je connais l’exemple d’une ancienne professeure de français qui, après une formation, s’est lancée dans la cybersécurité.” L’IA apporte également flexibilité et adaptabilité, des atouts essentiels dans un contexte où la maternité reste souvent perçue comme un frein à la carrière. Entre pression sociale et attentes des entreprises, beaucoup hésitent à reprendre le travail alors même qu’elles souhaitent continuer à s’épanouir professionnellement. “Grâce au télétravail et aux outils digitaux, elles peuvent progresser tout en adaptant leur rythme”, note la directrice générale du Technopark Maroc. “Elles deviennent plus performantes et efficaces selon leurs contraintes.” Son impact va bien au-delà des grandes villes. Dans les zones rurales, l’IA ouvre de nouvelles perspectives aux femmes, même à celles qui ne savent ni lire ni écrire, grâce à des chatbots ou des messages vocaux. “La plupart des femmes rurales ont un téléphone et c’est tout ce dont elles ont besoin pour apprendre, vendre leurs produits, gérer leurs exploitations et gagner en indépendance financière”, assure Dr. Yasmine Ndassa. “L’IA ne remplace pas le travail humain, elle le multiplie et le valorise.” Et de marteler: “Là où, aux États-Unis, la technologie se développe souvent en rupture avec les réalités culturelles, le Maroc a une carte unique à jouer : bâtir une IA pensée avec les femmes et pour les femmes. Non pas comme une promesse abstraite, mais comme un outil de pouvoir, d’autonomie et de transformation réelle”. L’enjeu est crucial : laisser les femmes issues des zones rurales, c’est passer à côté d’un immense potentiel. Leur donner accès aux outils numériques, c’est leur offrir autonomie, pouvoir économique et voix dans la transformation du pays, et garantir que la révolution numérique profite à toutes, partout.

Former les esprits à IA pour un futur éthique

“L’éducation aux STEM est le pilier incontournable pour garantir une intelligence artificielle équitable et inclusive”, appuie Imane Berchane, co-fondatrice de Robots & More et de LOOP For Science & Technology, qui initie écoles, enseignants, enfants et entreprises à la robotique. “Elle donne aux jeunes filles la capacité de maîtriser la technologie et de devenir les véritables architectes de l’avenir de l’IA.” Ces disciplines offrent le langage et la logique nécessaires pour naviguer dans un monde où les données pilotent les décisions. Pour cette spécialiste, l’enseignement des STEM ne se limite pas aux mathématiques ou à la programmation. “En intégrant désormais la littératie de l’IA, l’éducation STEM devient multidisciplinaire, connectant mathématiques, ingénierie et éthique. Cela forme des esprits capables de comprendre la complexité des algorithmes tout en gardant un regard critique sur leur impact sociétal.” Comprendre le “comment” derrière les résultats d’une IA permet aux jeunes d’évaluer et d’utiliser les outils de manière éthique, évitant de subir une technologie sans recul. L’IA, bien employée, peut transformer concrètement l’apprentissage. “Elle peut personnaliser l’apprentissage, s’adapter au rythme et au style de chaque élève, créer un espace sécurisant pour celles qui n’osent pas poser de questions en public et éviter un décrochage silencieux.” Mais pour que les filles se projettent dans la tech, “il faut passer d’une vision technique et solitaire à une vision humaine et impactante”, souligne Imane Berchane. La technologie devient alors un moyen de créer un impact réel. “Nous remarquons à travers nos activités, et cela est également confirmé par des statistiques, que les filles sont attirées davantage par les projets et carrières porteuses du sens (purpose-driven). En mettant l’accent sur la résolution de problèmes, l’empathie et l’impact concret (sauver des vies, protéger l’environnement, etc.), la tech devient un moyen d’action attractif plutôt qu’un code abstrait.”

 

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