Les coulisses du travail à domicile

Ras-le-bol d'avoir un patron, de respecter des horaires, de gaspiller le quart de son salaire en frais d'essence pour aller bosser, de ne plus voir ses enfants... La liste des bonnes raisons pour changer de cap professionnel est encore longue. Alors c'est décidé, on se lance dans la grande aventure du free-lance et désormais, on travaillera de chez nous. Une expérience riche en bonnes mais aussi en mauvaises surprises. Tour de piste...

On a toutes nos raisons de vouloir quitter notre job et notre routine professionnelle pour sauter le pas et passer de l’autre côté, dans le monde des indépendants, des gens qui ne rendent de compte à personne, qui sont leur propre patron. Mariée et maman, on s’imagine déjà jongler allègrement entre notre clavier, la casserole du déjeuner sur le feu, la balade en poussette du petit, et notre séance d’épilation des jambes et du maillot pour un tête-à-tête sexy avec notre chéri, quand il rentrera fourbu de sa journée de travail. On jubile d’avance mais si seulement on savait…

De femme d’affaires à femme à tout faire

C’est dès le premier jour de notre nouvelle vie que l’on se rend compte de l’engrenage dans lequel on a “malencontreusement” mis les pieds. Mais notre capital motivation étant boosté à bloc, on n’a pas l’intention de se laisser démonter, et c’est avec conviction et un soupçon d’arrogance qu’on fait taire la petite voix dans notre tête qui s’inquiète déjà. Ce n’est pas parce qu’on bosse de la maison qu’on va succomber au désir de faire une grasse mat’. Pas question ! On sera debout en même temps que tout le monde, voire même avant car de toute manière, il faut bien que quelqu’un prépare les enfants pour aller à l’école. La première surprise de taille, c’est à l’aube qu’on la découvre, quand notre chéri rechigne à aller déposer les gosses à l’école. Pourquoi continuerait-il à courir d’un bout à l’autre de la ville, dans les embouteillages, qui plus est avant d’aller bosser ? Après tout, on a tout le temps à présent d’endosser cette responsabilité. Et alterner la corvée un matin sur deux, c’est possible ? N’y pensons même pas ! Notre mari, lui, il travaille, il a un vrai métier et maintenant qu’on a décidé de faire mumuse à la maison, il va bien falloir qu’il mette les bouchées doubles au boulot. Alors les sorties d’école, ce sera aussi pour notre pomme. Allers-retours à multiplier par 2, voire parfois par 4 quand ils rentrent déjeuner, dans la journée ; le temps imparti à notre boulot en prend déjà un sacré coup. Qu’à cela ne tienne, on lui prouvera qu’on peut être une Wonder Woman.

La première surprise de taille, c’est à l’aube qu’on la découvre, quand notre chéri rechigne à aller déposer les gosses à l’école.

Une heure trente plus tard, revenue à la maison, on se laisserait bien aller devant la télé histoire de… mais non, on n’est pas là pour paresser. On s’installe devant notre ordi, fin prête à en découdre mais quelque chose nous dérange… La femme de ménage ne vient pas aujourd’hui et la maison est sans dessus dessous. Impossible de travailler dans un capharnaüm pareil. Allez, plus vite on aura rangé tout ça, mieux on bossera. Une heure plus tard, le petit dernier, qui ne va pas encore à la crèche et qu’on a décidé de garder avec nous à la maison afin de ne pas être rongée par notre culpabilité de jeune maman et de lui épargner le traumatisme de la séparation histoire d’essayer d’être une mère parfaite, réclame déjà la becquée. C’est parti pour le biberon goûter. Tant qu’à faire, autant préparer le déjeuner, au moins ça sera fait. Pas le temps de respirer, une fois la maison rangée et le petit gavé, on se rend compte avec horreur que la moitié de la journée a déjà filé. On se fait donc à l’idée qu’on travaillera pendant sa sieste, s’il se décide enfin à dormir. Irritée, fatiguée et stressée rien qu’à l’idée de notre boulot toujours pas fait, on expédie le mioche dans son lit en le menaçant de le priver de Tchoupi s’il ne se décide pas à dormir. Ouf, ça marche. On a une heure trente devant nous, voire deux si on a de la chance et qu’il est vraiment très fatigué. A peine le temps de prendre un rythme de travail, on entend déjà les premiers cris qui annoncent un réveil difficile. Et c’est reparti pour une course effrénée qui va durer jusqu’au soir. Balade en poussette, goûter, préparation du dîner, sortie de l’école des enfants… au final, on a réussi à envoyer deux mails et commencé à réfléchir au 3ème. Bilan de cette journée : la solution serait de travailler une fois tout le monde couché.

Terminés les virements qui atterrissaient sur le compte ! Il faut maintenant compter sur les fameux 60 jours après envoi de la facture pour espérer être payée !

L’argent, le nerf de la guerre

Quand on bosse à son propre compte, on a tout intérêt à être dotée d’un solide sens de l’organisation, à s’armer de beaucoup de patience et à développer des capacités de touche-à-tout. Manager, comptable, gestionnaire, petite main, attachée commerciale, chargée des partenariats… Sur notre jolie tête, trônent toutes les casquettes et à nous seules, nous sommes une entreprise à part entière. Désormais, il n’y a plus personne pour nous donner du travail et il va falloir se retrousser les manches pour convaincre nos clients potentiels de nous en donner. Une fois la machine lancée, une surprise pas forcément très agréable succède à notre joie de voir pleuvoir les commandes… On doit aussi passer du temps, beaucoup de temps, à réclamer l’argent qu’on nous doit. Terminés les virements qui atterrissaient sur notre compte bancaire sans que l’on ne s’en préoccupe. Et dire qu’on râlait quand notre salaire nous était versé avec un jour de retard ! Il faut maintenant compter sur les fameux 60 jours après envoi de notre facture pour espérer être payée. Espoir souvent déçu, car il peut bien se passer six mois avant qu’on puisse palper les formes d’un chèque. Notre gestion du budget mensuel familial en prend un sérieux coup. Impossible désormais de procéder à des virements permanents, vu qu’on ne sait pas si notre compte sera renfloué à la date en question. On abandonne aussi notre chéquier, trop risqué. On ne fait plus non plus de projets et nos perspectives s’arrêtent désormais à la fin de semaine. Quand on se prend à rêver de s’acheter des fringues ou de passer un week-end en amoureux, c’est toujours à la condition que l’on ait récupéré notre chèque en attente depuis déjà 5 mois. Autant dire que notre vision de l’avenir et notre façon de nous projeter dans le futur change du tout au tout. Dans ces moments-là, on mesure pleinement le pouvoir de l’argent sur nos relations sociales, de son influence sur le regard que portent les autres sur nous et par conséquent, de son impact sur notre capital confiance en nous-mêmes. Et c’est bien entendu avec notre banquier que l’on ressent notre premier malaise. Lui qui n’avait jamais rien eu à redire de la parfaite gestion de notre compte, lui qui nous accueillait avec force courbettes, salamalecs et sourires mielleux, nous regarde désormais de haut quand on lui explique qu’on attend une rentrée d’argent la semaine prochaine et qu’on ne sera plus très longtemps à découvert. Lui qui nous proposait jusqu’alors de souscrire à un crédit immobilier pour nous payer l’appart de nos rêves rechigne désormais à nous accorder un prêt de 10.000 dirhams ! La chute est rude.

Free-lance, statut professionnel non identifié

“Frrrilend”, “prilent”, “Frident”… tente de comprendre l’employée de la CNSS à qui on s’adresse pour savoir si on a droit ou non à une sécurité sociale en tant que free-lance. Mais la réponse semble évidente, rien qu’à voir ce visage grimaçant essayant, avec beaucoup de mauvaise volonté, de répéter ce mot étrange en roulant des “r”. On finit donc par expliquer que nous sommes à notre propre compte. Selon la logique manichéenne de cette employée zélée, nous avons donc une entreprise. Devant notre réponse peu orthodoxe, on nous regarde avec un regard suspect en nous demandant : “Alors vous travaillez au noir ?”. Les bras nous en tombent car ce n’est pas la première fois qu’on se heurte à ce mur d’incompréhension. Force est de constater qu’au Maroc, être en free-lance n’est pas considéré comme un statut professionnel sérieux, et qu’entre le statut d’employé et d’employeur, c’est le flou artistique total. On a l’impression d’être un OVNI parachuté dans un univers parallèle, une persona non grata pour les institutions en place. Notre statut n’étant pas clairement identifié, nous n’avons donc pas droit à une sécurité sociale. La mutuelle pour couvrir nos dépenses de santé ? N’y pensons même pas. Un prêt bancaire ? Impossible, nous faisons partie des clients à risque. A partir du moment où on décide de travailler de chez soi, il semble évident que nous ne sommes plus prises au sérieux. Nous rentrons dans la case “femme au foyer” car celle de “femme travaillant à domicile pour son propre compte” n’existe pas encore dans l’esprit étroit de la communauté. Il nous faut donc avaler certaines pilules bien amères comme les remarques de notre beau-père qui s’inquiète de voir son fils si fatigué de tant travailler depuis que nous avons décidé de démissionner pour rester à la maison… ou le sourire compatissant de notre belle-mère quand elle nous demande poliment dans quelle branche on travaille déjà… Sans compter les connaissances, autre appellation de faux amis, qui affichent un sourire en coin quand on précise que non, on n’est pas une femme au foyer entretenue mais une travailleuse indépendante.

Vie sociale et amoureuse au point mort

Dans notre vie de couple, il y a aussi un avant et un après. Du temps où on “travaillait” encore, on rentrait le soir chez nous fourbues, mais avec des tas de petites anecdotes à raconter à notre chéri. Sorties, divorces, infidélités, nouveaux mecs, plans d’un soir, trahisons entre collègues… tout y passait et on aurait pu rivaliser avec la meilleure des sitcoms américaines en matière de scénario abracadabrant. Mais aujourd’hui, à la question “Comment s’est passée ta journée ?”, c’est bien trop souvent, à notre goût, que l’on s’entend répondre qu’après avoir emmené les gamins à l’école, on a donné son goûter au petit qui a tout rendu sur le tapis, qu’il a fait six fois pipi et deux fois popot, qu’on a donc changé sa couche à huit reprises, qu’on est sortie faire les courses pour faire le dîner, qu’on a au passage rangé la maison et que pendant qu’il regardait des dessins animés, on a appelé notre plus gros client pour négocier un contrat juteux, mais que manque de bol, on a dû couper court à cet appel ô combien important car en pleine conversation, le petit monstre s’est pointé en hurlant qu’il voulait un Raïbi et du chocolat. A force, on finit par esquiver cette question car c’est avec horreur qu’on se rend compte que notre chéri n’écoute même plus notre réponse. Après dîner, une fois les enfants couchés, chéri jette sur nous un regard lubrique et, tel un chat, se love contre nous en quête de caresses ; mais en guise de réponse, il se heurte invariablement à un “Non, il faut que je travaille, je n’ai rien fichu aujourd’hui !”. Désormais, il prend donc l’habitude de regarder un film seul et de se coucher… seul. Point de vue vie sociale, les choses ont aussi bien changé. Nous qui nous faisions une joie de nous faire des sorties entre copines quand ça nous chanterait, nous déchantons  littéralement. Nos chères copines sont bien trop occupées la journée pour nous consacrer un moment, et si on a de la chance, on peut arriver à les attraper au vol pendant leur pause déjeuner. En  revanche, ceux avec qui on n’avait pas prévu de passer autant de temps, c’est nos parents retraités. Ravis de pouvoir nous téléphoner ou débarquer chez nous sans crier gare à n’importe quelle heure de la journée, ils nous associent à toutes leurs activités “pour nous faire changer d’air”, disent-ils. â– 

Il faut parfois avaler des pilules amères, comme les  remarques de notre beau-père qui s’inquiète de voir son fils si fatigué depuis notre démission.

L’exposition Vogue est le fruit d’une collaboration entre la Galerie 38 et la Fondation BMCI. Afin de mettre en lumière
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