Confinement, jour 6 – 22 mars 2020

Voici l'épisode 6 de "Je suis quand même pas parano !", la fiction écrite par Rachid Benzine, sous forme d'un journal depuis le début du confinement démarré en France le 17 mars. On savoure.

 

C’est un nuage légèrement opaque qui me réveille ce matin. Accompagné d’une forte odeur d’encens. Pas désagréable, ne me faisant que très légèrement toussoter, il semble provenir de sous la porte d’entrée. Les murmures que j’entendais en sourdine dans un demi-sommeil se transforment soudain en psalmodie tonitruante. Je me lève vivement. Je me précipite à l’entrée. Je jette un œil au judas. C’est pas vrai ! Dans le hall de l’étage, malgré le brouillard d’encens, je distingue nettement un ecclésiastique devant un autel de fortune. Ce con est en train de célébrer la messe.

Je me souviens soudain que l’étage a été contaminé – au sens noble du terme, s’il existe – par une voisine évangélique. Celle-là même qui m’abreuve quotidiennement de SMS vitaminés aux psaumes. Et aux prières de guérison en tout genre dont le nombre s’est d’ailleurs envolé depuis la crise du coronavirus. A croire que tout était déjà écrit. Je reconnais vaguement le rituel de la messe auquel je n’ai pas assisté depuis des lustres. En fait depuis la mort de mon oncle Georges il y a une dizaine d’années. Je m’y étais fait draguer sans retenue par une lointaine cousine, Sophie, que l’abord de la trentaine célibataire mettait en panique. Le reste suivant : poussées hormonales, désir d’enfant, rides naissantes, soupçon d’un premier cheveu blanc, peur de vieillir seule.

Toujours subjugué par le célébrant du jour, baignant dans son encens, je reçois un SMS. Le numéro m’est inconnu mais le message est on ne peut plus clair : « J’arrive de chez ta mère. Elle est très inquiète de te savoir encore célibataire à 40 ans. Je suis là dans dix minutes. Ta cousine, Sophie ». Je pars à la fenêtre. Je regarde en bas. J’en étais sûr. Elle n’a pas pris le risque de me voir filer. Elle fait déjà les cent pas devant la porte de l’immeuble.

Ça reprend de plus belle dans le hall. Plusieurs portes se sont ouvertes et tout en restant sur leur seuil – distance de sécurité oblige – plusieurs voisins et voisines reprennent en chœur un chant à la gloire de Jésus, Marie, Joseph et tout le saint-frusquin. C’est pas vilain à entendre mais ça n’amuse visiblement pas l’imam de l’appartement du fond. En homme de Dieu, il n’a rien dit jusqu’à présent mais le cinéma dure un peu trop longtemps à son goût : « Et si j’en faisais autant le vendredi ?! Non mais la laïcité, quoi !? Vous en faites quoi, hein, de la laïcité ?! ». Coïncidence heureuse, la messe en étant à sa fin, le curé présente ses excuses pour le dérangement, remballe ses effets et prend l’ascenseur.

Alors que je pense l’incident clos, résonne sans sourdine à ma porte l’appel musulman à la prière. L’imam a finalement décidé de rendre sa pièce au prêtre et s’apprête à exécuter son oraison de la mi-journée. A leur porte, les Ben Daoud applaudissent. L’imam grimace et les invite à un peu de retenue. C’est ce moment que choisit Sophie pour faire son entrée dans le couloir. Elle a profité du départ du curé pour pénétrer dans l’immeuble. Court vêtue et outrageusement fardée, elle produit son petit effet. Notamment sur l’imam dont j’aperçois les babouches s’agiter frénétiquement sous sa djellaba. Pour éviter un incident diplomatico-spirituel, je fais rentrer Sophie en la saisissant vivement par la main. Interprétant mal mon intention, elle se jette sur moi, me fait tomber sur le canapé et me roule une pelle à m’arracher la langue. Je la contiens sans la repousser pour ne pas la vexer.

J’essaye de lui faire comprendre qu’il y a un malentendu, que je suis certes seul mais que je suis aussi relativement chaste sans être bégueule et que ça me va très bien ainsi. Pour toute réponse, elle se rejette sur moi, arrache mes vêtements et les siens et m’enlève tout doute sur ses intentions.

Je lui réexplique que je l’aime bien comme cousine mais qu’on ne s’est pas vus depuis les obsèques de tonton. Elle me fait remarquer que je m’étais moins fait prier aux funérailles en question. Effectivement, me revient soudain le vague souvenir alcoolisé d’avoir cédé à ses avances. Je toussote et lui rétorque que le temps a passé et que nous sommes désormais tous deux des adultes accomplis et à la sagesse bien installée. Pour toute réponse elle me retorche une pelle. Je me dégage pour reprendre ma respiration et lui fait remarquer avec un peu d’insistance qu’elle a sûrement plein de soupirants prêts à répondre à ses attentes, tant physiques qu’existentielles.

La remarque de trop. Elle fond en larmes, me raconte qu’elle s’est mise cent fois en couple mais que ça n’a jamais marché et que son confinement est le raz-de-marée qui a fait déborder le vase prénuptial. Je lui réponds que je compatis mais qu’on ne peut pas se mettre en couple comme ça, sur un coup de tête, et que de toute façon j’ai déjà un chat. Je ne comprends pas ce que vient faire cette dernière remarque dans la conversation. Elle non plus et elle se remet à chialer de plus belle. J’ai jamais supporté de voir pleurer les gens… et je remarque que Sophie porte très bien la quarantaine et un string affriolant. Félix pose ses pattes sur ses yeux pour ne pas voir la suite. Le canapé fait tanguer le lustre du voisin du dessous qui répond par des coups de balais au plafond.

La séance s’arrête soudain en pleine ferveur. Sophie se met à hurler à m’en décoller les tympans. D’un coup, elle vient de se souvenir des préconisations du confinement. Moi aussi. Elle m’envoie valdinguer sur le tapis, se rhabille et sort en me traitant de débauché et de satyre obscène. Je fonce à la douche et me vide frénétiquement mon seul flacon de gel hydroalcoolique à l’entre-jambe.

Terrifié par les risques de contamination encourus, je tombe à genou et, pour la première fois de ma vie, implore un dieu en l’existence duquel je n’ai jamais cru. Mon extase est de courte durée. Ça tambourine à la porte. Je me couvre d’une serviette. C’est l’imam. Il me demande si des fois j’avais le téléphone de la personne qu’il a vu rentrer chez moi et sortir en trombe. Il m’explique qu’il l’a trouvée agitée et qu’une parole pieuse pourrait certainement la réconforter en ces temps de réclusion forcée. Je m’exécute en relativisant soudain, non sans malice, ma foi naissante.

Rendez-vous demain avec l’épisode 7 de « Je suis quand même pas parano ! »

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