FDM : Que pensez-vous du débat sur la liberté sexuelle ?
Abdessamad Dialmy : C’est moi qui ai lancé ce débat, et ça ne date pas d’hier ! La première fois que j’ai abordé le sujet, c’était en 2007. J’avais écrit noir surblanc, dans un numéro du quotidien arabophone “Al Ahdath Al Maghribia”, qu’il faut abroger l’article 490. Ce n’est pas nouveau dans ma trajectoire. C’est pour moi une chose qui va de soi. Pour résumer, on peut revendiquer les droits sexuels en tant que droits humains, à partir d’une perspective civile, civique et citoyenne. Ou bien, comme je le propose, revendiquer cette liberté à partir d’un ijtihâd, soit d’un nouvel effort d’interprétation du texte sacré.
Que proposez-vous dans ce sens ?
Ma recommandation en tant que sociologue est la suivante : il faut liciter les relations sexuelles entre célibataires, hommes et femmes. Une question se pose alors : pourquoi cette sexualité a-t-elle été interdite par l’islam et, au-delà de la religion, par tout le système patriarcal ? Car l’islam n’est pas une exception. Toutes les sociétés patriarcales ont interdit la sexualité hors mariage pour une raison simple : ne pas avoir d’enfants illégitimes qui vont créer une confusion dans la généalogie et dans la transmission des biens. L’impératif principal est de sauvegarder ce que j’appelle une “sécurité généalogique”. Autour de cette base matérielle, on a produit des valeurs comme la virginité, l’honneur, la pureté… Ce sont là des notions idéologiques qui occultent les véritables motifs qui sont d’ordre économique, principalement. Mais depuis maintenant 60 ans, les savants ont mis au point des moyens contraceptifs. La pilule existe depuis 1965 ; les célibataires peuvent donc avoir des rapports sexuels sans danger de grossesse non désirée. Puisque la raison de la prohibition est devenue caduque et dépassée, pourquoi la maintenir ? Mon raisonnement est simple et clair.
Comment se ferait cette nouvelle interprétation ?
Nous sommes devant des textes. On peut s’arrêter à leur interprétation littérale : ils disent que c’est prohibé et on s’en tient à cela. Les gens qui souhaitent s’arrêter à ça, qu’ils le fassent, mais en tant qu’individus, car la loi publique doit être neutre. Il faut justement se demander pourquoi cette prohibition a été prononcée. Dire qu’elle l’a été pour des causes qui sont aujourd’hui dépassées ferait lever l’interdit. Les gens auront ainsi le choix, au nom de l’islam. Ceux qui sont littéralistes continueront à s’abstenir avant le mariage, et ceux qui veulent un islam moderne et adapté opteront pour un choix plus libertaire.
Croyez-vous que notre société soit prête pour ce genre de débat ?
Justement, quand on parle de liberté sexuelle, les gens pensent à la prostitution, à la promiscuité, à l’exploitation sexuelle… Pour moi, tout cela n’a rien à voir avec la liberté sexuelle, bien au contraire ! Cette dernière est simple à définir : c’est un rapport totalement indépendant de l’argent et du pouvoir entre deux adultes consentants et informés. C’est une expérience sexuelle individuelle, à deux ou même à plusieurs, mais qui est consentie et sans visées commerciales. Tout ce qui est prostitution ou pornographie n’est pas de la liberté sexuelle. On peut appeler ça libéralisation sexuelle, c’est-à-dire que le sexe devient une marchandise. Mais ce n’est pas une liberté. C’est la raison pour laquelle j’axe mes recommandations, en tant que sociologue, sur la nécessité de liciter la sexualité des célibataires. On ne peut pas faire du mariage un ordre public.