Dans “Une femme d’action et de conviction”, vous évoquez votre admiration très jeune pour Touria Chaoui. En quoi cette figure vous a-t-elle influencé ?
J’étais fascinée par elle. Devenir pilote à seulement 16 ans sous le protectorat était un exploit pour une jeune Marocaine. Son parcours m’a très tôt donné envie de faire partie de ces femmes qui ouvrent des voies nouvelles. Je ne suis pas devenue pilote mais elle a nourri mon désir de repousser les limites et de prouver que les femmes pouvaient être les premières à accomplir de grandes choses.
Vous avez été l’une des deux premières Marocaines à réussir l’internat des Hôpitaux de Paris et parmi les premières femmes à diriger un service au CHU de Casablanca. Dans un milieu alors très masculin, quels obstacles avez-vous dû affronter ?
En France, honnêtement, être une femme médecin n’avait rien d’exceptionnel. Nous étions nombreuses. Les difficultés sont apparues davantage à mon retour au Maroc. Je me souviens qu’un chef de service a refusé de m’intégrer malgré mes diplômes. Il ne voulait tout simplement pas de moi. Était-ce de la misogynie ? Peut-être. Mais je n’ai jamais laissé ce type d’obstacle me freiner. J’ai toujours été convaincue que j’étais l’égale des hommes. Alors je continuais à avancer, sans demander d’autorisation à personne.
Votre parcours est marqué par une grande persévérance…
Oui, depuis que je suis enfant. Très jeune, je voulais quitter Meknès pour poursuivre mes études en France. Mon père n’était pas favorable à cette idée mais j’ai insisté jusqu’à obtenir gain de cause. Plus tard, lorsque je suis revenue au Maroc et que certaines portes se sont refermées devant moi, je suis repartie en France poursuivre ma formation avant de revenir une nouvelle fois. Je n’ai jamais considéré un refus comme une fin.
Qu’est-ce qui vous a poussée à vous engager aussi fortement dans la lutte contre le sida ?
Dès les premiers cas signalés aux États-Unis puis en France, j’étais convaincue que le Maroc serait touché. J’ai d’ailleurs diagnostiqué le premier cas officiellement identifié dans notre pays. Mais ce qui m’a profondément marquée, c’est la violence de la stigmatisation. J’ai vu des patients rejetés, humiliés, privés de leurs droits. Très vite, j’ai compris qu’il fallait agir sur tous les fronts : médical, social, juridique et humain. Tout était à construire pour faire face au sida.
Quelle anecdote résume le mieux votre parcours ?
Je pense immédiatement au combat pour l’accès aux traitements antirétroviraux (traitement de l’infection au VIH). À une époque, mes patients mouraient parce que les médicaments n’étaient pas disponibles. C’était insupportable. Nous avons tout tenté : récupérer des traitements auprès d’associations françaises, plaider auprès des institutions internationales, convaincre les autorités. Finalement, nous avons obtenu des financements puis l’accès aux traitements. C’est sans doute l’une des victoires dont je suis la plus fière.
Vous avez parfois été intimidée ou attaquée. Qu’est-ce qui vous a permis de tenir ?
D’abord les résultats. Chaque avancée donnait l’énergie de continuer. Ensuite, les personnes qui croyaient en ce combat. Au sein de l’ALCS, nous avons construit une dynamique collective extraordinaire. Et puis j’ai eu la chance d’être soutenue par mon mari dans les moments les plus difficiles. Lorsque j’étais découragée ou inquiète, il me disait simplement: “Continue.”
Quelle image illustre le mieux, selon vous, la vulnérabilité des femmes face au VIH ?
Je me souviens de l’anecdote rapportée par mon amie Latefa Imane, également engagée à mes côtés dans cette lutte. Lors d’une séance de sensibilisation, une femme avait pris la parole pour dire: “Le sida, je ne sais pas ce que c’est. Mais être répudiée et me retrouver à la rue, ça, je sais ce que c’est.” Cette phrase dit tout de la réalité de nombreuses femmes: leur rapport au risque est d’abord social et économique avant d’être sanitaire. Dans ce contexte, demander de négocier le préservatif au conjoint peut sembler secondaire face à la peur du rejet, de la violence ou de la précarité.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans la lutte contre le VIH ?
Les restrictions budgétaires internationales, notamment celles des États-Unis depuis l’arrivée de Donald Trump à la présidence, et de la France. Partout dans le monde, les financements diminuent. Certaines décisions prises par de grands bailleurs ont déjà des conséquences dramatiques sur l’accès à la prévention et aux traitements. Au Maroc, les acquis sont importants et solides. La vigilance reste indispensable. Chaque recul budgétaire menace des années de progrès.
Après toutes ces années de combat, quel regard portez-vous sur votre parcours ?
Je retiens surtout les avancées obtenues collectivement. Nous avons amélioré la prise en charge des patients, facilité l’accès aux traitements et au dépistage, et contribué à faire évoluer les mentalités. Bien sûr, il reste beaucoup à faire. Mais voir aujourd’hui des personnes vivre avec le VIH dans de meilleures conditions est une immense satisfaction. C’est ce qui donne du sens à tout ce parcours.