Rendez-vous dans un café de Casablanca, à l’écart du tumulte. Assaâd Bouab arrive à l’heure, malgré un programme ultra-chargé. Veste, jean, casquette. Silhouette tout en simplicité et pourtant, il impose une présence. Une tisane pour monsieur comme tout bon r’bati qui se respecte. Le ton est donné : rien de démonstratif, rien d’ostentatoire. Chez lui, tout passe par la parole, la réflexion… et le travail.
L’acteur franco-marocain signe pourtant l’un des retours les plus remarqués de ces derniers temps avec Franklin, série historique diffusée sur Apple TV+, où il incarne Beaumarchais, allié stratégique de Benjamin Franklin dans la lutte pour l’indépendance américaine. Un rôle dense, à l’image de cet homme aux mille vies qu’il décrit avec enthousiasme. “Beaumarchais est un personnage absolument fascinant et d’une complexité rare. Fils d’horloger, espion de la Couronne, dramaturge, imprimeur de Voltaire… Il a eu mille vies”, raconte-t-il, le regard concentré. Le projet lui est parvenu par une audition, à un moment charnière. “Je tournais Overdose d’Olivier Marchal. On m’a demandé une self-tape. J’ai préparé la scène, trouvé quelqu’un pour me donner la réplique et je me suis filmé. Les auditions, ça reste toujours une part de mystère. Ce n’est pas une science exacte.” Cette fois, pourtant, l’alchimie opère. Une fois le rôle obtenu, Bouab se plonge dans les archives, les biographies, les textes. “Avant, je ne connaissais de lui que Le Barbier de Séville ou le boulevard à Paris. Découvrir l’homme derrière l’icône a été un vrai plaisir.”
Sur le tournage, il partage l’écran avec un casting international trois étoiles. Il évoque Michael Douglas avec une admiration teintée de simplicité : “Il a toujours l’œil pétillant, un côté espiègle incroyable.” Il cite aussi Ludivine Sagnier, Olivier Claverie, Thibaut de Montalembert. Mais malgré l’ampleur de la production, Bouab garde un ancrage solide : le théâtre. “Le théâtre a été mon école. C’est là que j’ai appris le rapport au texte, au collectif, à la recherche.” Une formation qui continue de nourrir son jeu, même à l’écran. “Sur un tournage, tout va parfois très vite. Le théâtre permet de prendre le temps, d’explorer. Cette approche me suit encore aujourd’hui.”
Ce rapport au temps long explique aussi certaines absences. Lorsque l’on évoque son éloignement du paysage audiovisuel marocain, Assaâd Bouab sourit : “Je n’avais pas disparu, contrairement à ce que certains pensaient. Le théâtre m’a pris beaucoup de temps ces dernières années, rendant certains tournages incompatibles avec mon emploi du temps.” Pourtant, revenir au Maroc était un désir ancien. Pour notre grand plaisir, l’acteur sera bientôt à l’affiche d’une nouvelle série très attendue. Portée par Ayoub Lahnoud à la réalisation et Basma El Hijri à l’écriture, Rass Jbel -adaptation marocaine de la série libanaise Al Hayba – sera diffusée sur MBC5 durant le mois de Ramadan. “Cette saga familiale, presque mafieuse, m’a tout de suite parlé”, confie-t-il.
Malgré une filmographie marquée par des succès populaires (Indigènes, Braquo, Dix pour cent, Kaboul Kitchen…), Bouab cultive une distance assumée avec la surexposition. “Au début, j’étais très présent médiatiquement. Et j’en suis reconnaissant. Mais avec les réseaux sociaux, j’ai eu l’impression qu’on nourrissait une sorte d’ogre. Il faut toujours donner, produire, être visible. Cette mécanique-là m’a interrogé.” Il poursuit, lucide : “Parler quand il n’y a rien à dire, ça ne m’intéresse pas. Et puis il y a une vraie agressivité sur les réseaux. Les gens sont très à cran”. Sur son image, il reste mesuré : “Les compliments me touchent, évidemment. Mais je me demande parfois ce que les gens retiennent: l’image ou le travail.”
Lorsqu’on lui demande le rôle dont il est le plus fier, la réponse est immédiate : Indigènes. “C’était un choix de cœur. J’ai même accepté de quitter temporairement le Conservatoire. Ce film avait du sens pour mon histoire personnelle et collective.” Une décision qu’il n’a jamais regrettée. Et puis il y a Marock… Impossible d’évoquer le parcours d’Assaâd Bouab sans revenir sur le film de Laïla Marrakchi qui l’a révélé au grand public. Vingt ans plus tard, l’attachement est toujours là. “Je serai toujours reconnaissant de ce que ce film m’a apporté”, confie-t-il. À chaque évocation, l’écho du public demeure puissant. “Certains me disent qu’ils l’ont vu plusieurs fois, d’autres n’étaient même pas nés à l’époque et l’ont découvert plus tard.”
L’idée d’une suite a surgi presque naturellement, à la faveur d’un post partagé sur Instagram. “Je me suis demandé s’il ne serait pas intéressant d’imaginer Marock, vingt ans plus tard.” Une réflexion partagée avec la réalisatrice marocaine, sans certitude ni urgence. “C’est bien aussi qu’un film reste dans sa version originale. Il y a toujours des histoires à raconter, mais est-ce que ce serait aussi pertinent ?”
Bouab regarde aussi vers l’avenir. Il évoque son désir de réaliser une série sur Ibn Battuta. “Il manque au Maroc une grande série historique marocaine. Ibn Battuta a quitté le pays pendant vingt-cinq ans, traversé le monde… C’est un personnage marocain fascinant ! Il y a matière à fiction, à récit puissant.” À côté de ces projets d’envergure, Assaâd Bouab nourrit aussi une envie plus intime : la réalisation d’un court-métrage qu’il a lui-même écrit. Un projet personnel, qu’il porte avec pudeur. “C’est une histoire que j’ai envie de raconter à hauteur d’enfant”, explique-t-il. On n’en saura pas plus ! Son passage au jury de la 5ème édition du Marrakech Short Film Festival n’a fait que renforcer cette envie. Les échanges avec de jeunes cinéastes, les rencontres avec des figures majeures du court-métrage international ont ravivé ce désir de passer, le temps d’un film, de l’autre côté de la caméra. Sans volonté de carrière de réalisateur, mais avec l’envie sincère de raconter une histoire qui lui ressemble.
Il partage enfin son regard sur la place des femmes dans le cinéma. “À l’époque, au théâtre élisabéthain, les femmes n’avaient même pas le droit de jouer. Aujourd’hui, les choses bougent. Au Maroc, voir émerger des réalisatrices comme Sofia Alaoui ou Asmae El Moudir, c’est très positif.” Il insiste aussi sur la responsabilité des acteurs : “En tous cas, je reste très attentif à la manière dont les rôles féminins sont écrits et à la responsabilité que nous avons en tant qu’acteurs dans ce qu’on dit. Les mots d’un personnage peuvent être interprétés de mille façons.”
Avant de quitter le café, Assaâd Bouab glisse quelques mots sur son dernier projet : une adaptation contemporaine de Phèdre, montée en Angleterre par Simon Stone. “Il a écrit un personnage pour moi : Hippolyte. Dans cette version, Thésée disparaît et Phèdre se retrouve seule, sans personne au-dessus d’elle. Je trouve cela génial !” Puis il se lève, simplement. Discret jusqu’au bout. Un acteur qui avance sans bruit, préférant la précision au tapage, et laissant, encore et toujours, son travail dire l’essentiel.